En Bosnie, la révolte est sociale.Par Emmanuel Riondé

Depuis le 5 février, un mouvement de révolte sociale et citoyenne agite la Bosnie-Herzégovine. À l’origine, non pas des tensions nationalistes et ethniques, mais des revendications d’ordre socio-économiques. L’analyse de Gaëlle Perio-Valero, spécialiste des Balkans.

Une poussée de fièvre de quelques jours soldée par près de 200 blessés, l’incendie partiel du siège de la présidence de la Fédération et… l’installation du sentiment que, dans les Balkans aussi, la révolte pourrait prendre. Entre le 5 et le 8 février dernier, la Bosnie-Herzégovine a connu un mouvement de contestation inédit. Parti de Tuzla, ex-ville industrielle assommée par les privatisations frauduleuses, ce mouvement a mis dans la rue, essentiellement, des chômeurs souhaitant retrouver un avenir et des citoyens exaspérés par une classe politique corrompue et inefficace.

Assemblées populaires dans les villes

Depuis un peu plus d’une semaine, la mobilisation a changé de forme. « Après la violence des premiers jours qui en disait long sur le niveau de frustration et de désespoir de la population, le mouvement a désormais pris la forme d’Assemblées populaires, explique Gaëlle Perio Valero, chercheuse à l’IRIS, spécialiste des Balkans. Elles se tiennent dans les grandes villes du pays, notamment à Sarajevo et Tuzla. Mais, malgré ce format qui permet le dialogue et le débat, les pouvoirs locaux et nationaux restent pour l’instant sourds aux revendications populaires ».

Revendications qui ne sont ni nationalistes, ni religieuses, ni “ethniques”. Les Bosniens sont avant tout mobilisés sur des questions d’ordre socio-économique et politique. Avec un taux de chômage qui figure parmi les plus élevés d’Europe (entre 27 et 30 % de la population active si l’on ne compte pas le travail au noir ; sinon, plus de 40 %), les quelques 3,8 millions d’habitants de cette république où cohabitent deux entités (la Fédération de Bosnie-Herzégovine et la République serbe), attendent toujours que leur pays décolle, vingt ans après les accords de Dayton. « Dans le mouvement actuel, on trouve pour beaucoup des gens qui sont sortis de guerre avec des histoires familiales tragiques, et se sont en plus retrouvés privés d’emploi. Il ne faut pas oublier que la crise économique a été l’un des déclencheurs des guerres yougoslaves, rappelle la chercheuse. Plus de protection sociale, le chômage, un salaire minimum très bas… À ces chômeurs s’ajoutent des jeunes et des retraités. Parmi ces derniers, certains ont vécu un eldorado au temps de la Yougoslavie, avec des soins gratuits dans les entreprises, par exemple, et pour eux la transition a été brutale. En fait, dans la rue aujourd’hui, il y a surtout des pères de famille qui ont beaucoup perdu : des proches, leur pays, une façon de vivre, une certaine coexistence pacifique… »

Une mobilisation au-delà des communautés

Face à cette situation économique, les Bosniens remettent aussi en question les usages de leurs dirigeants politiques : « Il y a le sentiment partagé que les politiciens sont corrompus et profitent de leurs réseaux et de leur influence au détriment de la population. Cela fait des années que la classe politique fait monter les tensions en bloquant tout un tas de choses pour défendre des intérêts privés et/ou nationaux et/ou communautaires. »

L’été 2013, la Bosnie avait déjà connu une “baby révolution”. Ce mouvement de contestation s’était déclenché autour du cas d’un bébé qui devait quitter le territoire pour recevoir des soins et qui, n’ayant pas pu le faire pour d’obscures questions administratives, était mort. Pour la seconde fois en mois d’un an, la population se mobilise donc sur des enjeux autre que les traditionnelles lignes de fracture communautaires. Pour autant, le mouvement ne fait pas encore masse.

« Clairement, il y a une usure, les stigmates de la guerre, note Gaëlle Perio Valero. Quand on descend dans la rue, c’est que l’on espère être entendu et obtenir, au moins en partie, gain de cause. Et cela, dans les Balkans ce n’est pas gagné… Alors, les gens ont tendance à se replier sur des stratégies individuelles, ils veulent avant tout un avenir pour leurs enfants. On est vraiment dans un rapport vertical aux élites. » Selon elle, les perspectives de sortie par le haut restent maigres pour les révoltés bosniens. « Malgré cette nouvelle crispation, je ne vois pas de changement majeur se dessiner pour l’heure à l’horizon, estime la chercheuse. D’abord, la Bosnie-Herzégovine est un État qui ne fonctionne pas vraiment en tant que tel, les accords de Dayton qui devaient instaurer un fonctionnement provisoire ont perduré et depuis vingt ans, on est dans le camping institutionnel. Ensuite, il faudrait que les forces politiques actuelles sortent du communautarisme et du clientélisme. Enfin, il faudrait une société civile mobilisée dans sa totalité et aujourd’hui ce n’est pas le cas : elle reste divisée sur des lignes communautaires. La contestation actuelle porte bien sur des revendications économiques globales mais la Bosnie, et de manière générale les Balkans, continuent de penser et de voter nationaliste. C’est certainement regrettable mais ce n’est pas anormal : ce sont des États encore très jeunes. »

En attendant, même si il n’accouche pas demain d’une transformation radicale de la société, le mouvement de révolte bosnien qui perdure aujourd’hui dans des agoras citoyennes et populaires, vient s’agréger à l’archipel des contestations du monde en crise. Et, à ce titre, a reçu le soutien d’intellectuels et de militants internationaux qui dans une « Lettre ouverte en soutien aux citoyen/ne/s de Bosnie-Herzégovine » témoignent de leur solidarité avec « leur revendication d’une vie décente, d’une véritable démocratie, d’une solidarité par delà les frontières (…) »

.SOURCE :http://www.regards.fr/web/la-bosnie-entre-revolte-et-usure,7494