En Grèce, les possibilités grandissent de voir la gauche anticapitaliste accéder au pouvoir

Source : Humanité  le 14 Février 2014

Par Christoforos Vernadakis (1), Professeur de sciences politiques, directeur de l’ institut de sondages VPRC (Grèce).

 

L’opinion publique grecque reflète une profonde crise de légitimité. 76 % considèrent que les mesures prises ces dernières trois années sont injustes ; 65 % pensent que la politique des mémorandums sert des « intérêts spécifiques » et ne permet pas le « sauvetage du pays » comme le discours politique officiel veut le faire croire ; 60 % estiment que la crise économique en Grèce est le résultat des politiques élaborées à l’intérieur du pays par les gouvernements. Aux antipodes, 10 % pensent qu’il s’agit du résultat de la crise capitaliste générale ou de ses manifestations particulières, comme la spéculation, tandis que 30 % croient que c’est le résultat de ces deux facteurs à la fois.

Il résulte des enquêtes qualitatives que la crise financière est imputée généralement aux politiques des gouvernements grecs. Une critique, disons de classe, émerge, surtout à cause des attaques aux droits sociaux, à ceux des travailleurs et au travail en général. Les réformes structurelles sont considérées comme un « instrument » au profit des puissances capitalistes et non en faveur de l’ensemble de la société.

La méfiance est massive (en moyenne ces trois dernières années) face au FMI (80 %), à l’Union européenne et à la BCE (75 %), aux banques (79 %). Le discrédit touche également les institutions économiques capitalistes : 82 % n’achèteraient pas d’actions de la Bourse grecque, 75 % n’achèteraient pas d’obligations d’un pays étranger, 85 % n’achèteraient pas d’obligations grecques. Les institutions politiques aussi manquent de légitimité : 75 % ne font pas confiance à la magistrature, 90 % n’ont pas confiance en l’Assemblée nationale et 85 % en l’administration.

La radiographie idéologique contemporaine indique que l’opinion publique grecque évolue, ces dernières années, vers « une logique anticapitaliste ». Quant à « l’État », la critique est massive. Il est tenu pour responsable des déficits publics et par conséquent de la dette par des couches sociales étendues, y compris des travailleurs du privé ou des chômeurs, qui voient les « salariés de la fonction publique » d’un air soupçonneux sinon avec hostilité. Ainsi, les licenciements dans le secteur public sont salués par 35 %, tandis que 30 % se montrent neutres. Pour l’essentiel, le dédain du secteur public constitue l’arme idéologique la plus puissante du discours néolibéral.

Quant à l’intégration européenne, l’opinion grecque se trouve dans une période transitoire. Depuis l’explosion de la crise en 2010, on passe maintenant à un scepticisme intense concernant l’architecture économique et monétaire, à une forte opposition aux politiques élaborées, à un sentiment de proximité avec les pays du Sud et, en même temps, une forte tendance « anti-allemande ». Dans cette situation, les possibilités grandissent de voir la gauche radicale accéder au pouvoir.

La première demande est celle de la redistribution de la richesse et des impôts, de ne pas faire peser la crise sur les travailleurs et les catégories populaires mais de taxer les plus riches, l’Église.                                                                          La deuxième exigence est celle d’un changement de modèle de gouvernement : 70 % sont favorables à un new deal, à une réduction de la dette ; 65 % à une diminution du programme d’armement, très lié au système de corruption ; 70 % à un contrôle public du système bancaire, à la protection des biens publics et en opposition à la privatisation de l’eau, de la santé… ; 65% souhaitent une coopération économique avec les pays du sud de l’Europe pour faire contrepoids à l’Europe « allemande ».

Mais en même temps, beaucoup de ce qui est perçu comme souhaitable n’est pas perçu comme réalisable, essentiellement pour deux raisons : du fait du manque de perspectives de changement dans les autres pays européens et de la situation économique et productive qui s’est considérablement appauvrie. Toutes les structures démocratiques et représentatives traditionnelles de l’ancien système suscitent la défiance. 85 % se méfient également des syndicats officiels.

En même temps, il y a peur du changement. C’est cette peur qui a été décisive aux élections de 2012 et a causé la défaite de Syriza. Les nouvelles formes, le travail de terrain, de proximité, ont du succès. La tendance est anti-systémique, contre le système établi, mais elle est aussi réaliste en faveur de la recherche d’un renversement non maximaliste mais possible.

 

(1) Extraits de son intervention lors d’ une journée d’étude 
le 16 janvier 2014.

 

 

Christoforos Vernadakis