A. Tsipras: «La gauche au gouvernement – Quoi, pourquoi et comment?»

A. Tsipras: «La gauche au gouvernement – Quoi, pourquoi et comment?»
Discours du Président de SYRIZA, au cours d’une table ronde organisée par la fondation Rosa Luxemburg, l’Institut N. Poulantzas et «Transform! Europe» consacrée à la problématique d’ «Un gouvernement de gauche dans l’Europe d’aujourd’hui»

Amies et amis,
camarades,

les élections se rapprochent. Et ces élections sont d’une importance cruciale et pour la Grèce et
pour l’Europe.

Ces élections marqueront – pour la première fois en Grèce – la victoire de la gauche, qui ouvrira la
voie, qui guidera sur cette voie toute l’Europe.
Cette victoire sera d’autant plus influente qu’elle tracera nettement l’évolution politique de la Grèce
et de l’Europe.
Sa marée submergera les projets politiques et économiques de l’establishment ainsi que sa
propagande qui serine qu’il n’y a pas d’autre voie, et que la politique imposée en Grèce est une
prouesse.
Elle balayera leurs escamotages qui présentent les coupes budgétaires, les impôts, la confiscation
pure et simple, à dire vrai, de la propriété privée et la baisse violente du niveau de vie comme un
excédent primaire.
Elle balayera leurs vains efforts de nous convaincre que l’application du Mémorandum est une
réussite, et qu’elle touche à sa fin…

Ceci dit, c’est vrai qu’elle touche à sa fin. Mais ce sont les urnes qui marqueront sa fin, avec le rejet
du gouvernement de M. Samaras. Car lui n’envisage aucune fin, et serait même capable d’amplifier
ses actions. Comme en 2012. Ils ont freiné leurs mesures avant les élections pour mieux accélérer
par la suite.

Ainsi, ils promettent actuellement la fin des mesures d’austérité. Leurs promesses laissent donc
présager de nouvelles mesures, encore plus sévères, mais pour le lendemain des élections.
Mais puisque leurs promesses sont démenties même par la Troïka, nous attendons les clarifications
de M. Samaras. Et celles de M. Venizelos, qui essaie sans succès de se cacher derrière la formation
fantoche de l’ Olivier, sans toutefois parvenir à cacher la triste réalité: il a transformé les restes du
PASOK en simple mouvance de la droite de M. Samaras et de ses nombreux collaborateurs de
l’extrême droite.

Qu’ils nous expliquent donc, M. Samaras et M. Venizelos.

Que révèle la déclaration de la Troïka, qui se réfère à des mesures budgétaires programmées pour
l’année 2014? C’est-à-dire après les élections.

Qu’ils nous expliquent, si tout va bien, pourquoi la «contribution de solidarité» devient une mesure
permanente? S’inscrit-elle dans le cadre des mesures de «soulagement» promises par M. Samaras?

Qu’ils nous disent pourquoi, il y a quelques jours, sur ordre du gouvernement, les dirigeants des
caisses d’assurances et des fonds de pension des forces armées ont été contraints de rencontrer les
représentants de la Troïka? N’est-ce pas parce que la Troïka exige la centralisation de tous les
organismes d’assurance complémentaire en une seule caisse et que par conséquent, les jours des

retraites complémentaires sont comptés?

La coalition gouvernementale et l’entrelacs des intérêts privés jouent leurs dernières cartes en
intriguant dans la pénombre. Avec le nouveau Mémorandum dans le tiroir. Rédigé en anglais, tout
prêt, il attend. Ils attendent le lendemain des élections pour le présenter.

Mais nous, nous répliquons fièrement: Allez! Jouez vos dernières cartes, secouez vos poches, de
toute façon, le 25 mai vous allez perdre!

Nous les avertissons d’avance: Détrompez vous! Personne ne peut leurrer un peuple qui a pris la
décision historique de changer son destin.

Un peuple qui a décidé de s’assumer. En élisant un gouvernement de gauche, un gouvernement de
SYRIZA.

Et nous les mettons en garde: Aucun accord, écrit ou oral, sous n’importe quelque appellation,
n’engage le gouvernement qui va suivre. Le gouvernement du peuple et de SYRIZA.

Parce que personne ne peut violer la Constitution et le principe de la souveraineté populaire.

Un gouvernement SYRIZA vaut pour mandat du peuple pour mettre fin à l’austérité et aux
Mémorandums.

Et en démocratie, le mandat du peuple ne peut pas être ni transgressé ni falsifié.

Et je répète ici, dans cette salle: Par le recours à des biais dictés par la Troïka, comme celui de la
mise en disponibilité, des milliers de personnes qui travaillent dans des domaines essentiels pour le
fonctionnement de l’État social sont licenciés aujourd’hui : des enseignants, des gardiens scolaires,
des médecins de l’Organisme national de distribution de services de santé (EOPYY). Le
gouvernement SYRIZA rétablira dans leurs places toutes les personnes licenciées illégalement.

Amies et Amis,
Camarades,

La crise en premier lieu financière – et, par la suite économique – a démontré qu’à notre époque les
grands problèmes dépassent l’échelle de l’état-nation.

La gestion de la crise économique et la croissance, la gestion des flux migratoires, le changement
climatique, l’utilisation des produits génétiquement modifiés pour la fabrication de produits
alimentaires – dont la culture a été malheureusement autorisée il y a quelques jours dans l’Union
Européenne sur l’initiative de la présidence grecque après quatre ans de gel d’un tel accord – , la
réduction de la biodiversité, la stabilité des écosystèmes et la sécurité alimentaire, l’ensemble de
ces problèmes ne peuvent pas être gérés efficacement à l’échelle nationale.

Des questions importantes, d’ordre national en apparence, se révèlent européennes – et
inversement.

C’est pour cela que la «politique de l’isolement magnifique» s’avère une illusion béate.

Un tel constat ne signifie pas pour autant un amenuisement du pouvoir étatique. Bien au contraire.

Parce que, si par leur dimension internationale certains grands problèmes dépassent l’étendue du

pouvoir étatique, les décisions nécessaires à leur solution émanent des États.
Les gouvernements nationaux conservent toujours en Union Européenne un rôle décisionnaire
pour les questions cruciales.

Et, c’est pour cela, que l’Europe est par excellence le territoire d’application des politiques
économiques progressives qui privilégient la croissance, la redistribution des richesses et le plein
emploi.

Pour la gauche, l’ Europe est le territoire propice pour mener des luttes efficaces, luttes de classe,
sociales et politiques, et pour changer les rapports de force et les politiques exercées.

C’est pour cela que les élections de mai sont d’une importance décisive.

L’ Europe doit tourner à gauche, pour ne plus être l’otage du néolibéralisme. Ma candidature à la
présidence de la Commission répond à cette nécessité.

Les États, de plus, jouent un rôle de premier plan, non seulement dans l’ Union Européenne mais
encore à l’échelle internationale, en s’efforçant de maintenir leur souveraineté et leur sécurité. Et
permettez moi d’indiquer qu’un changement manifeste du système de l’équilibre des forces de
l’après-guerre froide ne peut être abordé par le seul biais de sanctions économiques, comme les
sanctions unilatérales décidées par l’UE dans le cas de la crise ukrainienne.

La gestion de la crise ukrainienne révèle une régression de l’UE, car non seulement elle n’a pas
réussi à faire avancer la démocratie et l’application du droit international, mais, en plus, pour la
première fois, elle a choisi comme partenaire un gouvernement composé par des membres de
l’extrême droite et des néonazis.

Il s’agit d’un déplorable abandon de ses principes et de ses valeurs, même en comparaison avec son
propre passé proche. Ainsi, en 2000, l’UE avait imposé à l’Autriche des sanctions en raison de la
participation à son gouvernement de coalition du parti de l’extrême droite de Jörg Haider. Mais
aujourd’hui nous tolérons la participation de représentants néonazis à un gouvernement européen?

Et n’est-il pas fâcheux d’assister à cette hypocrisie préélectorale de certains qui expriment de vive
voix leurs inquiétudes concernant la montée de l’extrême droite et du néonazisme en Europe et,
dans le même temps, choisissent de collaborer avec leurs représentants en Ukraine?

De même, quoi de plus hypocrite le discours de M. Schulz?

Et je me réfère à M. Schulz, et non pas à M. J. C.Juncker car ce dernier, de toute façon, ne
s’inquiète de rien.

Amies et amis,
Camarades,

L’arrivée du peuple et de SYRIZA au pouvoir sera un moment historique pour la Grèce et elle
interviendra au moment de l’achèvement de la mutation néolibérale de l’ Union Européenne.

Parce que l’establishment européen, sous l’autorité de Mme Merkel, s’est servi de la crise pour
réécrire l’économie politique d’après-guerre, en imposant la restructuration néolibérale des sociétés
européennes par le biais de Mémorandums de «dévaluation interne» et de nouvelles règles de

gouvernance économique, qui consolident l’austérité permanente et affaiblissent la démocratie.

Tout est en place pour y parvenir. La présidence semestrielle tournante décidée depuis 2011, le
pacte budgétaire européen, les nouvelles règles adoptées dans le cadre du «six-pack» et du «two-¬
pack», le Règlement du Parlement Européen et du Conseil 472/2013 pour le renforcement de la
surveillance budgétaire, signé par ailleurs par M. Schulz.

Ainsi, le Règlement prévoit des programmes d’adaptation pour les États qui demandent une aide
financière, soit des Mémorandums sous un autre nom et une surveillance renforcée de leurs
économies jusqu’au remboursement du 75% des prêts accordés.

Mais l’austérité – et plus particulièrement la politique de la «dévaluation interne» du Sud – n’est
pas uniquement un objectif d’ordre idéologique.

Par l’affaissement prolongé de la demande intérieure, leur objectif consiste à organiser une
nouvelle répartition européenne du marché du travail. Dans un rapport de complémentarité des
économies Nord-Sud, les pays du Sud – et plus particulièrement la Grèce – seront
transformés en zone de prestations touristiques, médicales ou autres de coût réduit. Rythme intense
du travail, main d’œuvre à bas prix, industrie légère, technologie inoffensive, et un niveau de dette
très haut comme moyen de pression, tout est calculé pour la réussite de leur plan.

Ce n’est pas un hasard si l’application des mémorandums conduit les états qui y sont soumis à des
dettes publiques insoutenables. Non, ce n’est pas un hasard si les pays du Sud se ressemblent par le
taux excessif – et non viable en ce qui concerne la Grèce – de leur dette publique.

Ainsi le taux de la dette publique de l’Irlande est passé de 64% en 2009 à 125% en 2013.
Celui du Portugal de 94% (2010) à 130%.
La dette publique grecque est passée de 129,7% en 2009 à 176% en 2013.

Amies et amis,
Camarades,

Le conservatisme de l’Europe d’aujourd’hui a dépassé même les plans de ses fondateurs.
Elle est devenue l’Europe de multiples répartitions et inégalités. Elle ajoute actuellement à la
séparation déterminante Nord-Sud, un nouveau «mur d’argent» entre les pays débiteurs et les pays
créanciers.

C’est pour cela que l’observation du sociologue allemand Ulrich Bech «l’Europe allemande
contrevient fondamentalement à l’idéal de ses fondateurs, d’une Europe Unie, à l’idée de l’égalité
entre pays inégaux» sonne particulièrement juste.

Mais cette Europe conservatrice et néolibérale malgré son apparente virulence, chancelle.

Parce que l’austérité a échoué, en dépassant toute limite de résignation sociale. Elle a fait
anormalement durer la crise, quand on compare avec la situation analogue aux les États Unis, en
créant des situations d’explosion sociale. Mais en même temps elle a aussi fait mûrir la
revendication – surtout au Sud – d’un changement politique.

La compétitivité des politiques de l’austérité au sein d’une union monétaire, au lieu d’améliorer la
compétitivité des économies nationales, déstabilise à la fin l’union monétaire dans son ensemble.
Car elle l’enferme dans le piège de la récession auto-alimentée et du chômage.

Et tout ceci n’est pas une analyse théorique, mais le constat d’une réalité.

C’est pour cela, qu’aujourd’hui, les peuples de l’ Europe demandent et guettent l’étincelle qui
déclenchera le changement.

Dans ce contexte, l’arrivée de SYRIZA au pouvoir ne constitue un simple changement politique
d’un Etat membre. Il ne s’agit pas d’une simple affaire interne d’un peuple exsangue. C’est un
événement qui concerne toute l’Europe et c’est l’élément déclencheur de son changement.

C’est l’étincelle du changement. Notre victoire sera le nouveau paradigme pour toute l’Europe. Il
sera l’élément déclencheur pour l’organisation d’un grand front contre l’austérité. D’un mouvement
de solidarité pour le changement.

Le programme du gouvernement SYRIZA ne saurait être –et il ne l’est pas – introverti et
ethnocentrique.

Au contraire. Il place le développement viable de Grèce dans le cadre d’une nouvelle politique de
croissance pour l’ensemble de l’ Europe, avec la création d’emplois stables assurant la dignité et le
bien être de ses habitants. Le projet national est inhérent et solidaire avec celui de l’Europe.

Le premier acte du gouvernement de SYRIZA sera de mettre un terme à l’austérité et d’annuler le
Mémorandum gardé dans les tiroirs de la coalition de M. Samaras et de M. Venizelos.

Car elle n’est pas négociable la priorité du gouvernement de SYRIZA de stopper immédiatement la
crise humanitaire qui frappe la Grèce depuis l’application des mémorandums.

Nous ne négocions pas nos citoyens désespérés. Nos 3 millions de citoyens sans couverture
sociale. Les chômeurs de longue durée qui constituent actuellement le 71% de chômeurs. Les 6
jeunes sur 10, exclus du marché du travail. Les personnes âgées et les retraités en état de privation.
Non. Nous n’envisageons pas de négocier la dignité de notre peuple.

Pour nous, la fin de la crise humanitaire et la dignité de notre peuple sont des priorités non négociables.

Nous réclamerons immédiatement la réunion extraordinaire du Conseil Européen pour le problème
de la dette de l’euro zone et demanderons aux créanciers de nouvelles négociations pour un
nouveau contrat de prêt.

La négociation de SYRIZA avec les créanciers concerne tous les peuples de l’Europe – et
particulièrement ceux du Sud – et il ne s’agit pas de protéger les intérêts du peuple grec à
l’encontre de ses partenaires.

L’objectif de notre négociation sera la protection des intérêts de toute l’Europe, de tous ses peuples
et de tous ses citoyens face à un establishment néolibéral et cupide qui fait semblant de ne pas voir
et de ne pas entendre.

Parce qu’une solution définitive, collective et crédible du problème du surendettement de l’euro
zone est la condition préalable pour son développement équilibré et viable. Sinon, elle balancera
continuellement entre la récession et une croissance anémique sans aucune perspective viable de
reprise de l’emploi.

Il s’agit par conséquent d’un intérêt commun et il concerne le monde du travail dans son ensemble,

c’est une question de civilisation et nous devons nous mobiliser tous ensemble pour atteindre
l’objectif de SYRIZA: une croissance globale et collective.

Pour y arriver, il faut obtenir un allègement de la dette et la mobilisation des crédits européens
pour un «New Deal» européen.

La revendication de la croissance est une affaire de tous. Et c’est dans le cadre de cette
revendication que nous exigerons:

a)La recapitalisation rétroactive des Banques par le Mécanisme Européen de Stabilité, malgré
l’opposition de M. Schäuble et de M. Reichling, afin de déduire les sommes équivalentes de nos
dettes.

b)La réunion d’une «Conférence Européenne pour la Dette» qui désignera la Banque Centrale
Européenne comme prêteur en dernier ressort et étudiera les stratégies alternatives de
réduction de la dette cumulée pour chaque pays et en particulier l’annulation d’une partie
significative de sa valeur nominative pour les pays membres surendettés.

Nous revendiquerons également l’instauration d’une «clause de développement» et un projet
européen d’investissements pour la croissance. Un «New Deal» européen.

Nous revendiquerons des investissements publics immédiats aux infrastructures sociales. Pour la
santé et l’éducation. Pour les transports et les nouvelles technologies. Pour la recherche et la
croissance.

Amies et amis,
Camarades,

Nous savons bien que dans la vie rien n’est offert, tout se conquiert.
Et nous, nous connaissons et les difficultés mais nous connaissons aussi nos forces et nous avons
confiance.

Avec le soutien permanent du peuple grec et avec celui de toutes les forces progressives et
populaires de toute l’Europe.

Nous sommes sûrs que nous y arriverons.

Nous sommes sûrs que nous réaliserons un changement historique, un renversement historique.
Je veux souligner encore une fois que nous ne voulons pas, que nous ne visons pas la dissolution
de l’euro-zone.

Mais nous ne serons les otages de personne.

D’ailleurs le terme realpolitik est allemand.

Et l’euro-zone est nous tous ou personne.

Il n’y a pas d’euro-zone avec facecontrol.

Les élections européennes du mois de mai devront porter un camouflet pour le néolibéralisme

arrogant et ses porte-paroles.

Les citoyens de l’Europe peuvent poser la première pierre pour le changement en votant pour la
gauche européenne.

Le peuple grec peut reléguer au passé l’austérité et les mémorandums. Et ce en soutenant sa
dernière chance, le parti de SYRIZA.

Et je suis sûr qu’il le fera.

Je vous remercie pour votre attention.

 

Bureau de Presse

Traduction : Vassiliki Papadaki