#Européennes2014: les clivages principaux de l’électorat grec, par Christoforos Vernardakis

Politologue et fondateur de VPRC , Institut de sondage de l'opinion publique, Christoforos Vernardakis fournit une analyse fascinante des résultats des Élections Européennes, montrant quels groupes sociaux ont accordés leur faveurs à quels partis politiques.10380967_788540467830904_851349328531663952_n-870x418

Introduction

Deux ans après les deux affrontements électoraux de mai et juin 2012, qui ont façonné un tout nouveau paysage politique en Grèce, les élections européennes de 2014 ont été le premier événement électoral « de niveau national » et ont montré que les clivages fondamentaux qui sont produits en 2012 se sont creusés et renforcés.

Il faut d’emblée faire remarquer que les élections européennes ne sont pas identiques aux élections législatives. Il est habituellement fait référence aux élections européennes comme à des élections de « deuxième catégorie » c’est à dire à des élections aux enjeux globaux moindres parce que: a)on n’y élit pas un gouvernement et donc on n’y juge pas un mandat de gouvernance et b)elles apparaissent plutôt comme un « recensement idéologique » que comme un choix politique « réel ». Dans ce contexte les données qui en découlent doivent être considérées plus comme une « tendance » plutôt que d’être strictement comparées à celles des élections législatives. Toutes les observations faites ici devront être considérées comme « préliminaires » et être analysées plus avant dans les jours prochains.

L’ « épuration électorale » des deux dernières années a donc enregistré les données générales suivantes: a) la victoire électorale d’un parti de la gauche radicale (SYRIZA), un fait d’importance historique tant pour le système des partis tant en Grèce qu’en Europe, en plus avec un pourcentage presque égal à celui des élections législatives, b) la grande perte électoralepour les partis de la coalition gouvernementale (Nouvelle Démocratie / PASOK-Elia(L’Olivier)) qui ont reculé à 11,5%, chute vertigineuse dans les annales électorales, c) le recul du troisième partenaire de la coalition de 2012, la DIMAR (Gauche Démocratique), un fait toutefois établi au moins un an auparavant, d) la confirmation de la montée électorale d’ Aube Dorée, qui est désormais une composante non négligeable du système des partis et e) les résultats inférieurs à ceux attendus pour des formations comme l’ ANEL(Grecs indépendants), le KKE (Parti Communiste Grec) et le tout nouveau ΤΟPΟΤΑΜΙ(La Rivière) de « centre gauche ».

1-La participation électorale / attitudes antipolitiques

Les élections européennes de 2014 ont eu lieu une semaine après le premier tour des élections municipales et régionales. Le choix de la date de cesélections a eu une influenceévidentesur la participation électoralele second dimanche. Comme on peut le voir en détail dans le tableau 1, sur les 6.088.121 votants le dimanche du premier tour, seuls 5.932.100 ont voté au second tour,soit 156 021 personnes de moins. En comparaison, aux élections législatives de juin 2012 , la différence était de 284 698 en moins tandis qu’en mai 2012, elle atteignait544 718 personnes! La diminution du nombre de votants a contribué à donner aux partis du gouvernement de coalition un résultat légèrement meilleur en apparence, puisqu’il est presque certain, d’après les enquêtes sur le comportement électoral, que l’augmentation du taux de participation aurait conforté, en nombre et en pourcentage, les partis d’opposition. L‘objectif d’un plus grand déplacement vers les urnes n‘a pas été atteint pourles partis de gauche (principalement pour SYRIZA).

Tableau 1: Participation électorale en Grèce, 1996-2014

Élections NOMBRE DE VOTANTS
LÉGISLATIVES 1996 6.978.656
EUROPÉENNES 1999 6.712.684
LÉGISLATIVES 2000 7.026.527
RÉGIONALES 2002 7.267.049
LÉGISLATIVES 2004 7.573.368
EUROPÉENNES 2004 6.283.637
RÉGIONALES 2006 7.110.538
LÉGISLATIVES 2007 7.355.026
EUROPÉENNES 2009 5.261.355
LÉGISLATIVES 2009 7.044.479
RÉGIONALES 2010 5.988.678
LÉGISLATIVES 2012 (Α) 6.476.818
LÉGISLATIVES 2012 (Β) 6.216.798
RÉGIONALES 2014 6.088.121
EUROPÉENNES 2014 5.932.100

Source: résultats électoraux du Ministère de l’ Intérieur

 

Ainsi, l’abstention réelle aux élections européennes a été de 28,5 % alors qu’elle était d’environ 27% au premier tour des élections régionales et municipales.

 

Reste bien sûr la conclusion générale que la participation électorale en Grèce est en constante diminution par rapport à la décennie précédente. Par rapport aux élections législatives de 2004, il y a eu 1.641.268 votants de moins, ce qui porte le taux d’abstention à des niveaux très élevés dans les annales de la Grèce. La crise économique et sociale semble être reliée directement avec la confiance dans le parlementarisme et dans les élections.

 

Dans le même temps, comme on peut le voir dans le tableau 2 , le nombre de bulletins blancs et nuls a augmenté sensiblement, tant par rapport aux précédentes élections européennes que par rapport aux deux élections législatives de 2012.

Tableau 2: Votes blancs et nuls, 1996 – 2014

Élections Nombre de votesblancs et nuls Pourcentage (%)
LÉGISLATIVES 1996 198.607 2.8
EUROPÉENNES 1999 283.988 4.2
LÉGISLATIVES 2000 158.516 2.2
RÉGIONALES 2002 441.918 6.1
LÉGISLATIVES 2004 166.667 2.2
EUROPÉENNES 2004 161.005 2.5
RÉGIONALES 2006 467.015 6.6
LÉGISLATIVES 2007 196.020 2.7
EUROPÉENNES 2009 133.818 2.5
LÉGISLATIVES 2009 186.137 2.6
RÉGIONALES 2010 545.880 9.1
LÉGISLATIVES 2012 (Α) 152.682 2.4
LÉGISLATIVES 2012 (Β) 61.334 1.0
RÉGIONALES 2014 434.241 7.1
EUROPÉENNES 2014 225.494 3.8

Source: résultats électoraux du Ministère de l’ Intérieur

2-La répartition territoriale des votes – la continuation de la « polarisation de classe »

Les élections européennes de 2014 ont confirmé le changement de la base électorale des partis. On pourrait dire qu’en fait elles ont consolidé l’ « image » de juin 2012, qui désormais ne doit plus être considérée comme « transitoire ». Au contraire, la stratification sociale des votes a montré que c’était « l’image » de mai 2012 qui apparaissait comme « transitoire ».

 

Le tableau 3 enregistre la répartition « géographique » des votes et représente la différenciation de la base électorale des partis, mais aussi l’approfondissement de la polarisation sociale apparue aux élections de juin 2012. Il est plus juste de comparer le pourcentage des partis classé par régions non pas tant avec le pourcentage national mais avec le pourcentage dans les zones urbaines. Ce qu’on peut constater aisément c’est l’absolue différence de comportement entre les régions de  »travailleurs-salariés » et celles de « très hauts revenus ». D’une part les premières donnent un fort pourcentage à SYRIZA et au KKE, beaucoup plus fort que son pourcentage moyen dans les zones de « très hauts revenus », qui choisissent, avec statistiquement une très grande importance , la Nouvelle Démocratie (et à un degré moindre à To Potami).

Tableau 3: Influence électorale des partis aux élections européennes de 2014 dans des régions choisies en fonction de leur typologie socio-professionnelle

SYRIZA ND Aube Dorée ELIA POTAMI KKE ANEL
Pourcentage National 26.6 22.7 9.4 8.0 6.6 6.1 3.5
Pourcentage dans les zones urbaines 26.1 21.6 8.2 7.6 7.2 6.2 3.6
Zones de très hauts revenus:
Vouliagmeni 16.0 41.5 7.4 5.3 8.9 2.6 4.5
Voula 19.9 36.6 6.8 5.8 8.8 3.0 3.8
Psychiko 13.2 49.8 5.9 5.4 8.7 2.0 1.6
Filothei 12.3 52.5 5.1 5.0 9.2 1.5 1.6
Ekali 7.8 59.0 4.6 4.2 7.4 1.4 1.9
Moyenne de ces zones 13.8 47.9 6.0 5.1 8.6 2.1 2.7
Zones de hauts et moyens revenus:
Cholargos 27.4 24.9 7.3 6.7 8.1 5.0 3.2
Ag. Paraskevi 27.4 26.2 7.0 7.1 8.0 4.9 3.2
Chalandri 27.3 25.6 7.0 6.4 8.7 5.6 3.1
Vrilissia 26.3 26.8 7.0 6.4 9.4 4.6 2.9
Maroussi 27.1 25.3 7.3 6.8 8.8 5.3 3.4
Moyenne de ces zones 27.1 25.7 7.1 6.7 8.6 5.1 3.2
Zones de revenus moyens:
Hellinikon 28.4 19.1 7.5 6.3 9.2 8.9 3.6
Zografou 29.2 22.3 8.0 7.4 7.0 7.6 3.0
Galatsi 30.8 17.8 8.8 6.7 7.9 8.1 3.3
Vyronas 32.6 18.9 8.0 6.3 7.2 9.2 3.1
Moyenne de ces zones 30.2 19.5 8.1 6.7 7.8 8.4 3.2
Zones de travailleurs-salariés:
Kamatero 32.1 14.4 10.9 6.4 6.5 10.1 3.8
Keratsini 33.0 14.4 10.7 5.7 6.7 9.6 3.8
Nikaia 34.3 13.7 10.2 6.0 6.5 11.2 3.9
Ag. Ioannis Rentis 34.3 15.1 12.1 5.4 6.1 7.4 4.1
Peristeri 34.9 15.6 9.6 5.6 6.4 9.9 3.6
Aigaleo 34.5 15.1 9.9 6.0 6.6 9.5 3.5
Moyenne de ces zones 33.8 14.7 10.6 5.8 6.4 9.6 3.8

Source: résultats électoraux du Ministère de l’ Intérieur

Au fur et à mesure qu’on « monte » ou « descend » cette échelle de la stratification géographique et sociale, on voit clairement ce qui différencie chaque parti.Syriza constitueprincipalement une alliance électorale des couches « travailleurs-salariés » avec les couches moyennes.Il semble qu’en raison de la crise il ait acquit une forte popularité aussi dans les couches de la moyennebourgeoisie.En revanche, il est presque complètement marginalisé dans les zones de « très hauts revenus ».

Le KKE « suit » la répartition géographique de SYRIZA, montrant en fait qu’entre les couches électorales se développe une communication à double sens. La Nouvelle Démocratie suit le chemin exactement inverse, indicateur lui aussi de cette grande polarisation politique et de classe qui distingue l’affrontement entre partis. La Nouvelle démocratie est très forte dans les zones de « très hauts revenus »(de plus il faut ici prendre également en considération la bonne performance enregistrée aussi par les autres formations de la droite néolibérale comme ΟΙΓΕΦΥΡΕΣ(Les Ponts)), cependant elle s’est terriblement réduite dans les zones « populaires » et de  »revenus moyens », alors qu’elle semble perdre aussi les « classes de soutien », c’est à dire les couches de la moyenne bourgeoisie.
Aube dorée trouve son soutien davantage dans les secteurs  »populaires » et « de revenus moyens ». Au contraire son influence spécifique baisse dans les secteurs de « très hauts revenus » et de la  »moyenne bourgeoisie ».C’est par conséquent une formation forte qui revendique une partie du vote  »populaire anti-système ».

 

To Potami s’inscrit finalement, comme cela apparaissait d’ailleurs, plus comme une forme de protestation des couches de la petite et moyenne bourgeoisie.

 

Une dernière observation sur le vote  »territorial »: il ne semble pas confirmer la prévision faite avant les élections par un analyste, à savoir qu’il y aurait, entre les votants des couches populaires et ceux de la petite et moyenne bourgeoisie, un énorme écart, une discontinuité. Les données montrent que l’écart (c’est à dire la  »polarisation ») concerne aussi une grande partie des couches de la moyenne bourgeoisie. Les élections européennes ont montré que les classes dominantes tendent à diminuer en influence sans  »classes de soutien », apparemment en raison de l’énorme catastrophe sociale et économique qui frappe une grande partie des couches de la moyenne bourgeoisie. Reste à voir comment cette tendance se développera dans les prochains mois et jusqu’aux prochaines élections.
3Les caractéristiques sociales du vote – la continuation de la  »polarisation de classe »

 

L’image de lapolarisation territoriale est confirmée par la stratification socioprofessionnelle des votes, comme le décrit le tableau 4. Ici, on peut observer très clairement le type d’alliances socio-électorales qui tend aujourd’hui à se former avec les partis présents. Les observations qui en découlent doivent être vuesbien sûr à travers le prisme de l’énorme bouleversement dans la structure de l’emploi apparu ces dernières années. Les différenciations observées se rapportent dans les grandes lignes à un  »tournant » à gauche pour les salariés du secteur public et ceux de la granderéserve que constituent les chômeurs, mais aussi au  »conservatisme » apparent d’une grande partie de l’emploi actuel travail dans le secteur privé.

Tableau 4: L’influence électorale des partis par catégorie socioprofessionnelle.

SYRIZA ND Aube Dorée ELIA TO POTAMI KKE ANEL
Pourcentage national 26.6 22.7 9.4 8.0 6.6 6.1 3.5
Employeurs /Entrepreneurs 8.7 37.4 23.5 9.0 1.0 8.7 4.5
Agriculteurs/éleveurs indépendants 37,5 22.5 10.0 7.5 5.0 10.0 2.5
Auto-entrepreneurs et Professions libérales(hautement qualifiés) 21.0 22.0 11.0 2.2 7.7 4.4 5.5
Professionnels-Artisans-Petits commerçants 32.0 12.8 11.2 4.8 7.2 3.2 5.6
Salariés du secteur public 43.5 7.2 2.9 7.2 10.1 5.8 1.4
Salariés du secteur privé 21.0 20.0 15.2 6.7 7.6 8.6 1.9
Chômeurs(pour la première fois) 27.3 9.1 18.2 9.1 15.0 9.0 2.5
Chômeurs(qui ont perdu leur emploi) 36.3 12.9 12.9 2.4 5.6 7.3 1.4
Ménagères 28.3 24.4 9.4 6.3 3.9 7.1 3.1
Retraités 20.3 32.1 5.9 13.2 6.8 5.7 3.1
Étudiants 44.0 12.0 0 4.0 4.0 4.0 3.0

Source: VPRC, Données cumulées d’enquêtes électorales, mai 2014
Comme il ressort de ces données, on enregistre une grande divergence de vote dans le monde du travail rémunéré, entre le secteur public et les chômeurs d’une part, et les travailleurs du secteur privé qui ont actuellement un emploi d’autre part. Dans les deux premières catégories la grande avancée de SYRIZA est évidente. En revanche parmi les salariés du secteur privé (attention: ceux qui ont actuellement un emploi) il semble y avoir une résistance relative de la Nouvelle Démocratie, mais aussi une forte influence d’Aube Dorée. En d’autres termes, il est probable que la géographie de l’actuel secteur privé ait été modifiée.

 

Bien sûr, l’image du vote des salariés du secteur privé provient principalement de ses cadres moyens et supérieurs. Dans ces catégories SYRIZA n’obtient qu’un faible 11,8 % et 13,8% respectivement, tandis que la Nouvelle Démocratie est en tête dans les deux catégories avec respectivement 23,5% et 20 %, mais avec Aube Dorée qui obtient des pourcentages extrêmement élevés, avec respectivement 20% et 14 %. Dans la catégorie des cadres supérieurs du secteur privé, on enregistre aussi une forte présence deTo Potami avec 12 %.

 

Par contre parmi les emplois moins qualifiés (personnel de bureau de base, emplois non spécialisés, ouvriers spécialisés, emploi flexibles-à temps partiel) SYRIZA enregistre un pourcentage de près de 30 %, le plus élevé étant dans la catégorie des travailleurs non spécialisés (33,3 %).

 

La répartition sociale des votes montre un grand reclassement par rapport au passé post-dictature.La catégorie sociale des agriculteurs indépendants semble se positionner plus à gauche (SYRIZA mais aussi KKE). Cependant la catégorie des professions libérales hautement qualifiées (avocats, ingénieurs, médecins, etc) semblent se positionner plutôt à  »droite », donnant un fort pourcentage à la Nouvelle Démocratie, To Potami mais aussi à Aube Dorée.

 

Vendredi 30 mai 2014

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Note de l’éditeur: ce post a été publié d’abord en grec sur rednotebook.gr et retranscrit ici avec l’autorisation de l’auteur (traduction par TPPi).

 

Traduction en français: Frédérique Bouvier