Quelle gauche ? Par Eftichios Bitsakis*

Et maintenant, que faire ?

Mais la gauche n’est pas encore la première puissance. Quand elle sera,
la question se posera. Oui, mais: Quelle gauche ? Selon la direction du KKE (parti communiste
grec), la gauche est exclusivement le KKE. Pour tout citoyen raisonnable, en revanche, la gauche
est constituée par – et malgré leurs différences culturelles, méthodologiques, stratégiques, malgré
leurs parfois différentes visions du monde – toutes les organisations qui fixent comme objectif
stratégique le socialisme.

C’est à dire le KKE, SYRIZA et les organisations de la « gauche
extraparlementaire ». (D’ailleurs, si les organisations de la gauche extraparlementaire arrivent à
dépasser leurs blocages originaires et procèdent après leur auto dissolution à la constitution d’un
parti unitaire qui les fait entrer au Parlement voir même au Parlement Européen, si donc, si tout
cela se réalise, qu’est-ce qui va devenir l’ «extra» ?)
Soit, la gauche première force. Mais si la direction de KKE continue à considérer SYRIZA comme
ennemi principal, et si la gauche extraparlementaire persiste dans son refus, dans ce cas, la
question se limite au cas, par ailleurs plus que probable, de SYRIZA comme première force
politique.
Et dans ce cas, il y aura un gouvernement avec SYRIZA comme « noyau ». En face il y aura le
capital, les banques, l’UE, les mécanismes étatiques de la reproduction idéologique et de la
répression, les néonazis. Et avec eux le KKE aussi?
Syriza résistera à ces difficultés? Se prépare-t-il à faire face à ses ennemis de gauche et de droite
idéologiquement, politiquement, méthodiquement ? En peu de mots, se prépare-t-l à gouverner et
à la gestion du pouvoir ? Je ne connais pas l’organisation interne de Syriza. Je crains cependant
qu’il n’ait pas encore saisi la portée et le poids de sa responsabilité historique dans une telle
éventualité. Je crains qu’il soit animé par un optimisme juvénile.
Mais ne nous pressons pas ! La nouvelle forme d’assujettissement qui s’étend actuellement s’appuie
encore sur une grande partie de la société. Et surtout : elle dispose et elle se servira des forces
réservistes à l’image des têtes de l’hydre de Lerne quand la Nouvelle démocratie – ou une autre
formation de la droite – sera en deuxième position. Cela a été fait récemment, anciennement et en
particulier pendant la guerre civile.
Arrêtons-nous alors, à l’une de deux parties de notre question initiale. (Rappelons-nous de la
lecture de Lénine: Que faire?)
Commençons notre réflexion par une de données. Il n’y a pas de gouvernement grec. La troïka
avec ses esclaves volontaires liquide tout. Le prolongement d’une telle situation conduira à une
forme d’anéantissement biologique et culturel. Dans ces conditions : Que faire?
La situation actuelle, moment historique crucial, exige la constitution d’un front populaire de salut,
qui revendiquera le pouvoir et arrêtera la voie vers le gouffre. Le front pourrait se constituer sur la
base d’un programme minimal : cessation de paiements, annulation de mémorandums, démarche
d’annulation de l’accord de prêt (objectif chancelant, en raison des clauses draconiennes de
l’accord), nationalisation des banques, redressement économique et industriel etc.
Mais le KKE dira : Enjolivement du capitalisme ! Et la gauche extraparlementaire : Les rapports
de production ne changent pas. Donc : Révolution ! Renversement etc. D’accord ! Libération
communiste ! Deux fois d’accord ! Mais notre pays se trouve-t-il en état révolutionnaire ?
Regardez les pourcentages des partis de gauche. Et que disait-il Lénine à son époque ?
Il ne s’agirait pas d’une simple erreur. Ce serait un crime de lancer l’avant-garde à la bataille, avant
d’avoir au moins la faveur de la société si ce n’est son soutien. La société fait elle montre d’un état
d’esprit favorable à l’éventualité d’une révolution ? La réponse est manifestement négative.
Pourquoi ? C’est une autre question !
Et même: Qui serait l’avant-garde et qui le guide d’une éventuelle révolution ? Le KKE qui prêche
la bonne parole du retour au modèle du socialisme qui s’est écroulé ? La gauche extraparlementaire?
Et par ailleurs, quelle force politique qui s’autodétermine comme avant-garde a une ligne définie
du parcours vers le socialisme? Le KKE ? La gauche extraparlementaire ? SYRIZA ?
Calmons-nous ! La majorité des gens de gauche vote pour SYRIZA. Pourquoi ? Parce que son
programme correspond aux besoins de ce moment historique. Au besoin du salut du peuple grec.
Nous commençons donc par cette sollicitation.
Oui, mais SYRIZA ne parle pas de socialisme! Erreur ! Syriza a comme objectif stratégique le
socialisme. Ne confondons pas volonté et faisabilité. Quelques-uns soutiennent que SYRIZA va
muter vers un nouveau PASOK. Laissons les prophéties de côté…C’était une chose le programme
du PASOK historique, c’en est une autre celui de SYRIZA. C’est une chose les sympathisants du
PASOK (agriculteurs petits bourgeois, couches sociales montantes qui n’aspiraient pas au
socialisme), c’en est une autre le peuple de gauche : les survivants de la génération qui a vécu la
résistance et la guerre civile, les militants de EDA (Gauche Démocratique Unie), les – à l’époque –
jeunes du mouvement Lambrakis, les résistants à la dictature militaire, les participants aux luttes
sociales ultérieures. Tous ces gens seront immolés comme des agneaux?
Ne faisons pas des prophéties. Ne jouons pas les Cassandres. L’histoire est un terrain de forces
potentielles, rien ne peut être prévu avec certitude, rien ne peut être exclu. Le hasard existe
toujours à l’encontre de tout optimisme ou pessimisme passif fondé sur le déterminisme.
Que faire donc? Nous luttons pour la formation du front populaire de salut. Un projet minimal peut
constituer la base de ce front qui revendiquera le pouvoir. Mais qu’est-ce qui va se passer avec l’UE
et l’euro ? Dedans ou dehors? Là, une question se pose: Quelle formation parmi toutes celles de la
gauche peut fournir une réponse crédible à la question : « La Grèce est-elle viable en dehors de la
UE ? » Et la dissolution de l’UE et le retour aux états-nations serait un progrès historique ou un
recul ? A l’époque de la mondialisation de l’économie, allons-nous retourner aux économies
nationales faisant surgir de nouvelles oppositions ? Les réponses de la gauche sont de simples
slogans.
Alors que faire ? Je soutiens que seule stratégie valable de sortie de la crise est l’organisation d’une
collaboration entre le mouvement ouvrier et les forces de gauche à l’échelle européenne, et avec
comme objectif l’Union Européenne des Démocraties Socialistes. Un objectif qui paraît lointain
pendant l’état actuel de recul, mais probablement le seul conforme au marxisme.
Pendant ce temps : Qu’un dialogue publique au sein de la gauche soit amorcé concernant la Gauche
et les mouvements, le Front, l’UE, le socialisme.
Notre Gauche a le talent de gagner des batailles et …de perdre la guerre. Elle sera aujourd’hui à la
hauteur des circonstances ? Ou bien continuera-t-elle ses guerres intestines qui la conduiront à sa
propre déchéance et à celle de notre pays ?
Depuis quelques années déjà, certains présageaient la crise et la dissolution de SYN (Coalition de la Gauche, des mouvements et de l’écologie) et ensuite de SYRIZA. Leurs présages se sont avérésfaux. Aujourd’hui SYRIZA est là et revendique la gouvernance du pays. Il s’agit d’une expérience sans précédent. S’il bénéficie d’un soutien attentif des toutes les forces de la gauche et d’une fortemobilisation populaire il pourrait faire face à la guerre des classes. S’il est abandonné et s’il se casse la figure, ceux qui ont refusé de participer à cette bataille auront ils l’âme apaisée en disant « nous l’avions prévu » ?

Par conséquent: Front Populaire de salut. Mobilisation populaire plus large qui soutiendra toute
mesure positive. Soutien attentif d’un éventuel gouvernement articulé autour de SYRIZA .
Vont-elles répondre à « l’appel du moment » les forces combatives de la gauche ? Et à son tour
SYRIZA est-il à la hauteur de ses responsabilités ?

Que fait-il pour gagner la confiance de ses amis  et le soutien inventif des autres forces de la gauche ? Livrera-t-il un combat organisé et persévérant  pour aborder le chemin difficile, long et éprouvant mais réaliste vers la libération sociale?

Et il suivra après un dialogue social entre les trois composantes de la gauche pour une réponse motivée
à la question de l’UE et de l’euro et pour la détermination d’une stratégie vers le socialisme.

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  • Eftichios Bitsakis, Professeur de Philosophie à l’Université de Jannina et de Physique Théorique à l’Université d’Athènes, est Docteur en Philosophie de l’Université de Paris VIII et Docteur d’Etat (Philosophie des Sciences).

Traduction : Vassiliki Papadaki