Ukraine : l’offensive meurtrière contre les villes prorusses continue

Lundi 18 Août 2014

Tandis que les populations civiles fuient les combats qui ont fait plus de 2 000 morts autour de Donetsk, l’armée ukrainienne intensifie ses bombardements. Selon la Croix Rouge, un accord entre Moscou et Kiev a été trouvé pour le passage du convoi humanitaire russe en Ukraine

Ukraine : l'offensive meurtrière contre les villes prorusses continue
Samedi, d’intenses bombardements frappaient de nouveau les bastions des rebelles prorusses.

Le président français François Hollande a appelé Kiev à « faire preuve de retenue et de discernement » dans ses opérations militaires, le nombre des victimes civiles ne cessant d’augmenter, dépassant les 2000 morts, dans les fiefs des insurgés que sont Donetsk et Lougansk, villes assiégées par l’armée ukrainienne. De leur côté, les Etats-Unis ont exhorté jeudi l’Ukraine à la «retenue» afin de réduire le nombre de pertes civiles. «Nous avons souligné l’importance de faire preuve de retenue pour réduire le nombre de victimes civiles», a déclaré la porte-parole du département d’Etat, Marie Harf, en demandant notamment à Kiev de ne pas avoir recours à des armes qui pourraient mettre les civils en danger.

Bombardements intensifs de l’armée ukrainienne

L’armée ukrainienne poursuivait son offensive samedi, reprenant aux insurgés Jdanivka, ville située 45 kilomètres au nord-est de Donetsk, où les combats se sont rapprochés du centre-ville ces derniers jours, d’intenses bombardements ayant frappé sa banlieue est et la localité voisine de Makiyivka.

Des journalistes de l’AFP ont constaté que des obus vraisemblablement tirés par l’armée ukrainienne étaient tombés sur une douzaine de maisons sans y faire de victimes. Des tirs d’artillerie et des explosions ont été entendus toute la nuit.

Temoignages

Peu après l’arrêt des bombardements nocturnes dans une banlieue de l’est de Donetsk, Konstantin Louchkine a émergé de sa cave pour trouver ses ruches détruites, la façade de sa maison arrachée et sa voiture carbonisée et criblée d’impacts de shrapnel. « Vous appelez ça une frappe ciblée ? », ironise ce mineur de charbon, tenant contre lui sa fille de quatre ans, Macha.

Les journalistes de l’AFP ont entendu samedi, de 2H00 jusqu’à 5H00 du matin, le grondement des bombardements au-dessus de ce bastion prorusse de l’Est assiégé par l’armée ukrainienne, tandis que d’intenses combats avaient lieu entre les militaires et les rebelles. Les tirs au mortier ont atteint plusieurs artères des quartiers nord de Donetsk, ainsi que de la localité voisine de Makiïvka, enflammant les maisons et détruisant leurs toits, laissant de profonds cratères dans le sol.

« C’était une frappe massive », témoigne Konstantin Louchkine.Sa maison, entourée de vignes et de ruches, a eu la façade nord arrachée, et le toit du garage gît dans la rue quelques mètres plus loin. Sa voiture et son garage sont truffés de shrapnel. « Je pourrais encore vivre ici, mais à quoi bon ? Comment peut-on se protéger face à du shrapnel (obus, ndlr) ? », s’interroge-t-il.

Les habitants du quartier accusent l’armée ukrainienne d’être responsable de l’attaque, qui a touché une zone d’habitation comprenant, outre de nombreuses maisons, des potagers et dominée par le bâtiment de forme triangulaire de la mine locale.

« Ils se cachent derrière d’honnêtes gens et les obligent à se combattre les uns les autres », affirme Konstantin Louchkine à propos des dirigeants pro-occidentaux à Kiev. « Qu’ils viennent ici et reconstruisent ces maisons ! », lance-t-il amèrement.

Rouslan raconte, quant à lui, que son quartier a été illuminé par des fusées éclairantes juste avant que les bombardements ne commencent.
« Nous somme laissés à la rue », se lamente en pleurant une autre habitante, Lioudmila, qui regarde sa maison meurtrie et le profond cratère au milieu de ses buissons de framboises. Le toit de son garage s’est effondré sur sa voiture et celui de sa maison est très endommagé.
Les dégâts faits par les chutes d’obus s’étendent sur douze maisons dans toute la rue.

Deux personnes âgées de 85 ans vivant en couple et toutes deux paralysées indiquent qu’elles sont restées allongées pendant que les explosions soufflaient leurs fenêtres et qu’un obus passait au travers de leur palissade en briques pour aller creuser un fossé dans leur dallage.

« On s’était déjà endormi. Puis il y a eu une explosion. Ils ont commencé à tirer alors que j’étais allongé là avec ma femme », raconte Stepan Fiodorovitch, un mineur retraité, assis sur son lit, cependant qu’une coupure d’électricité frappe la zone.Son épouse se repose dans une chaise roulante, tandis que leur perruche chante dans sa cage. »Ils ont tiré à peu près 20 fois, puis ils sont partis. Je ne sais pas pourquoi ils voulaient nous bombarder. Nous ne sommes pas responsables » de ce qui se passe, regrette-t-il.

A Lougansk, encerclée par l’armée ukrainienne, l’organisation Human Rights Watch (HRW) a évoqué samedi une situation humanitaire « très difficile », cette ville n’ayant plus d’eau, d’électricité et de réseau téléphonique en état de fonctionner depuis deux semaines.

L’ONG a également dénoncé l’utilisation par les deux camps d’armes lourdes dans des zones habitées, qui ont provoqué la mort de plusieurs dizaines de civils au cours des derniers jours.

Les tensions étaient montées d’un cran vendredi lorsque Kiev avait affirmé avoir en partie « détruit » une colonne de blindés russes ayant la veille fait irruption sur son territoire, provoquant une vague de réactions indignées en Occident. (voir http://www.humanite.fr/des-vehicules-de-larmee-russe-seraient-entres-en-ukraine-549350)

Moscou, qui a toujours démenti tout passage de troupes russes ou de matériel par la frontière, a ironiquement accusé Kiev de « détruire des fantômes », évoquant des « fantasmes ».

Alexandre Zakhartchenko, le premier ministre de la République populaire de Donetsk a pourtant déclaré dans une vidéo diffusée vendredi avoir reçu « 150 équipements militaires, parmi lesquels 30 chars et d’autres blindés, et quelque 1.200 hommes qui ont eu quatre mois d’entraînement sur le territoire russe », ajoutant qu’ils arrivaient « au moment le plus crucial ». IL a ajouté que cette région prorusse était « dans une situation humanitaire très préoccupante » et accusé Kiev de délibérément retarder l’arrivée du convoi humanitaire russe.

Face à la progression de l’armée ukrainienne et des combats de plus en plus meurtriers jusque dans le centre de Donetsk, deux chefs rebelles dont le «ministre de la Défense» séparatiste, le Russe Igor Strelkov, ont donné jeudi leur démission.

Un accord au sujet du convoi d’aide humanitaire russe

Un accord entre Moscou et Kiev a été trouvé sur le passage du convoi humanitaire russe en Ukraine, a annoncé la Croix-Rouge samedi 16 août. Les quelques 300 camions russes, porteurs de 1.800 tonnes d’aide humanitaire selon Moscou, étaient toujours garés samedi soir à une trentaine de kilomètres du poste-frontière de Donetsk, dans la localité russe de Kamensk-Chakhtinski, ce qui signifie qu’ils n’ont pas bougé d’un pouce depuis jeudi.

Plusieurs détonations ont été entendues par les journalistes de l’AFP du côté ukrainien de la frontière et des colonnes de véhicules militaires russes ont été vues circulant dans la zone.

Les gardes-frontières et les douaniers ukrainiens arrivés en territoire russe n’avaient pour leur part toujours pas commencé leur inspection.
Un responsable du ministère russe des Situations d’urgence a déclaré que Moscou avait envoyé aux douanes ukrainiennes une déclaration concernant le contenu des camions. Le représentant de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) sur place, Paul Picard, a quant à lui expliqué qu’une réunion entre les services de douane russes et les représentants ukrainiens avait eu lieu samedi matin, sans donner plus de précisions.

La Croix-Rouge, qui n’a pas participé à la réunion, a confirmé n’avoir procédé à aucune inspection des camions russes, attendant un accord entre les deux parties.

Moscou, qui accuse Kiev de vouloir saboter son opération humanitaire en concentrant ses efforts militaires dans la zone où doit passer le convoi, a de nouveau appelé samedi à un cessez-le-feu pour permettre à l’aide humanitaire d’être fournie aux populations victimes du conflit.

Diplomatie

Un début de désescalade pourrait avoir lieu dimanche à Berlin, où le ministre ukrainien des Affaires étrangères Pavlo Klimkine doit rencontrer son homologue russe Sergueï Lavrov, en présence des chefs français et allemand de la diplomatie.Le ministre allemand des Affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier, a de son côté dit espérer pouvoir « mettre un terme aux violents affrontements » en Ukraine au cours de cette rencontre.

Eugénie Barbezat
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