Comment on démantèle la santé publique en favorisant le privé, par Alexis Bénos.

09/10/2014

Alexis Bénos, médecin et membre fondateur du dispensaire social de Salonique, membre du comité central de SYRIZA

Alexis Bénos, médecin et membre fondateur du dispensaire social de Salonique, membre du comité central de SYRIZA


Le démantèlement total et ciblé des institutions, des services et des fonctionnements de la santé publique ne tardera pas à amener les pays européens dans la position des pays frappés par l’épidémie du virus Ebola.

Ces quinze derniers jours, le gouvernement nous a rappelé ses dispositions en ce qui concerne la santé, via l’annonce, par le ministre spécialiste de ces missions, du coup de hache radical dans les services publics de santé. Parallèlement, par un délire apparemment sans rapport, il s’en est pris aux examens préventifs.

Contrairement à l’opinion courante qui pense que « ils ne savent pas ce qu’ils font, » le projet gouvernemental semble, dans la politique de santé également, être très bien préparé et appliquer ses objectifs avec une constance et une cohérence impressionnantes. En concordance impressionnante avec les objectifs de la bureaucratie européenne et en coopération exemplaire avec elle, avec aussi le soutien idéologique de l’intelligentsia libérale autochtone, il fait la promotion systématique du démantèlement radical du secteur public de santé.

Avec la création de la Société du Système de Rémunération des Hôpitaux, SA(Société Anonyme) deux objectifs d’importance stratégique sont atteints:

1. Le fait d’imposer idéologiquement et institutionnellement les mécanismes et les règles du marché à la gestion et au financement des services de santé indépendamment du régime de propriété. En d’autres termes, seront financés les services qui seront rentables, c’est à dire au chiffre d’affaires accru, des sections fonctionnelles et des cliniques, et donc un personnel suffisant et une infrastructure matérielle et technique, et bien sûr dégageant du bénéfice. Par conséquent les services sous-financés, sous-encadrés et ayant des lacunes fonctionnelles, de toute évidence ne sont pas rentables …

2. La proclamation officielle du secteur privé comme gestionnaire des fonds publics pour les services de santé, puisqu’il déterminera avec ses vassaux d’état les services publics ou privés auxquels ces fonds seront alloués. En d’autres termes il s’agit d’une réquisition des fonds et des services publics par le secteur privé-spéculatif.

Le but ultime est la consécration de deux systèmes distincts. Un secteur privé solide qui développera des services lucratifs – avec l’aide de fonds publics – afin d’attirer des assurés et de riches clients, et un secteur public en ruines – pour les pauvres, perpétuellement sous-financé et sous-encadré – qui proposera aux non-assurés et aux sans ressources un « paquet minimum » de mauvaise qualité et des services limités.

La même politique qui, puisqu’elle a totalement dévalisé et conduit à la faillite les caisses d’assurances publiques, et conduit à un démantèlement complet des services publics de santé, est tout près de la réussite totale de ses objectifs. C’est à dire la privatisation complète des services publics de santé publique avec un chiffre d’affaires qui explose (toujours avec un financement public) et l’ouverture du marché de l’assurance de santé privée, qui a déjà lancé une campagne de publicité particulièrement agressive qui ne cesse de s’intensifier, et qui, d’après une annonce récente, a vu sa clientèle augmenter de 150% ces deux dernières années.

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Makis Voridis le ministre de la santé

Le dernier « coup de hache » de Voridis était contre les examens préventifs. Mais comment est-ce possible, pour un ministre d’extrême-droite et fanatiquement libéral, d’interrompre maintenant la fête de la demande factice de services de diagnostic, alors qu’il y a peu de temps le même ministère a joué un rôle dans la multiplication de leurs bénéfices en supprimant le plafond de services par entreprise?

Cette démarche révèle que nous sommes déjà dans la nouvelle phase de conception de services privés. Après le démantèlement des services publics, et quand le secteur privé suce jusqu’à la moelle les fonds publics restants, cela fera ressortir en des termes enfin de monopole la grandeur (et le cynisme) de l’esprit d’entreprise et de la rentabilité du privé. Les meilleurs clients des entreprises de santé seront les jeunes et les riches qui, alors qu’ils n’ont pas de besoins particuliers de soins de santé (hospitalisations, médicaments, etc.), forment le groupe cible pour le renforcement de l’idéologie du « life style ».

Ce groupe devient une proie facile pour la propagande au sujet de la prétendue nécessité d’examens « préventifs » et coûteux et d’applications de la technologie biomédicale. A l’inverse, les personnes âgées et les couches sociales les plus basses, qui sont exposées à de nombreux facteurs de risque (emploi, mauvaise alimentation, logement, etc.) et qui sont plus susceptibles de développer diverses maladies, et qui par conséquent sont ceux qui ont le plus besoin d’accéder aux procédures de prévention, en sont désormais exclus .

En définitive nous aurons une demande excessive de tests préventifs lucratifs (principalement de diagnostic) pour les riches, les jeunes et en bonne santé et de grandes barrières économiques pour les pauvres, les personnes âgées et les malades. Cette situation est depuis des années une réalité établie aux Etats-Unis et que le grand médecin et penseur Julian Tudor Hart nomme avec justesse fourniture de services inversement proportionnelle aux besoins réels des personnes.

Ces développements ne sont assurément pas une innovation locale. Sous l’égide de la Commission européenne des mesures analogues sont introduites dans tous les pays européens. De colossales multinationales privées ont déjà été créées dans les services de rééducation, des reins artificiels en Allemagne et en France, tandis que même le célèbre National Health Service (Service National de Santé) en Grande-Bretagne se désagrège progressivement et voit certains de ses secteurs bradés à des multinationales américaines.

Nous nous trouvons donc devant une victoire d’importance stratégique des politiques néolibérales en Europe. A la place de l’État-providence d’après-guerre, qui s’est développé avec toutes les anomalies d’un choix qui avait pour but le développement capitaliste, s’est développé, à un rythme effrayant, un système cynique de rentabilité dans le cadre d’un capitalisme primitif. Cette progression dépassera toute imagination scientifique puisqu’est en chemin le Partenariat transatlantique commerce et d’investissement (TTIP), sur la base duquel seront écartées les dispositions réglementaires des pays, en faveur des règles et des objectifs des sociétés multinationales.

Le démantèlement total et ciblé des institutions, des services et des fonctionnements de la santé publique ne tardera pas à amener les pays européens dans la position des pays frappés par l’épidémie du virus Ebola. Parce que la catastrophe et la mort ne sont pas causées par le virus proprement-dit mais par le capitalisme sauvage auquel ces pays ont été condamnés. Le Libéria, la Guinée et la Sierra Leone, où ont été enregistrés la plupart des cas, n’ont pas choisi de ne pas avoir de service public de santé. De la misère du colonialisme ils ont été livrés aux politiques de la Banque mondiale, du Fonds monétaire international et l’Organisation mondiale du commerce.

C’est avec en vue le paradis des investissements privés qu’ont été choisies des politiques néolibérales extrêmes (encore appliquées aujourd’hui) qui ont désagrégé la société et l’économie locales et ont poussé vers la faim, l’indigence et la maladie, la majorité de leur population. Le virus Ebola n’a pas rencontré de grandes résistances dans sa propagation. C’est peut-être aussi cela la vision de M.Voridis, lequel, en parfait accord avec ses prédécesseurs A.Georgiadis et A.Loverdos, lorsqu’on comptera des victimes d’ « épidémies » similaires, lèvera la hache de la xénophobie et du racisme.

Pour ne pas vivre cette barbarie il n’y a pas, heureusement ou malheureusement, beaucoup de solutions. La seule proposition réaliste est de nous battre pour renverser ces politiques, de croire à l’utopie et la vision d’une nouvelle société humaine dont l’objectif central sera de répondre aux besoins réels de la population et non la spéculation.

Source: Le journal des rédacteurs

Traduction Frederique Bouvier

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