Discours d’Alexis Tsipras au séminaire de Transform Europe! « L’ordre du jour néolibéral et la social-démocratie européenne »

 

locandina_LDChers amis, chers camarades,

Je vous remercie de m’avoir invité à votre très intéressant, et très utile politiquement, séminaire de deux jours.

La crise actuelle de la social-démocratie est équivalente à la crise de l’Europe.
Et:

plus la social-démocratie européenne actuelle restera spectatrice de sa propre impasse stratégique – et je dirais aussi historique.
●plus elle continuera à répondre aux défis d’aujourd’hui avec les réflexes conservateurs des années 90.

Plus elle perdra le rythme de l’histoire. Parce que les défis de la conjoncture ont changé de signe. Les conséquences de la crise profonde, aux multiples aspects et qui se recycle, influent sur la superstructure. Elles ont déjà modifié les attitudes sociales et les stratégies politiques.

Dans ce nouveau contexte, la social-démocratie européenne, pour exister, devra changer. Sinon, elle se transformera en petite force complémentaire de la droite néolibérale. Tout comme c’est le cas en Grèce avec le PASOK de M.Venizelos. Dont le dédain historique et politique ne devra servir aux sociaux-démocrates européens que comme exemple à éviter.

Aujourd’hui, l’adaptation c’est la radicalisation. Et la radicalisation c’est la conversion en programme politique des oppositions et des revendications de la majorité sociale progressiste contre la barbarie néolibérale. Depuis les Indignés en Espagne qui ont engendré le Podemos en Espagne et qui en Grèce ont fait tombé le gouvernement Papandréou et rendu SYRIZA plus fort, si bien qu’aujourd’hui il est à peine à un petit pas de la gouvernance du pays.

Jusqu’à la transition du Sinn Fein en Irlande, qui est passé d’une organisation de revendications nationales à une force politique de gauche forte et fiable – de plus avec une perspective directe de pouvoir. Et aujourd’hui, en Italie. Où les démonstrations de protestation massives se poursuivent, mais aussi la grève générale programmée par la CGIL(Confédération générale italienne du travail), contre l’austérité et le chômage et pour la protection des droits des travailleurs, façonnent conjointement les évolutions politiques et prouvent que la société a de la force et de la dynamique. Avec ses oppositions elle fait valoir les véritables enjeux et produit des résultats politiques, avec un signe clair et progressiste. Elle met en lumière la seule solution gouvernementale alternative à la barbarie néolibérale. En commençant par les pays de la crise et des mémorandums, elle met en lumière dans toute l’Europe une nouvelle Gauche, au programme renouvelé, radicale mais aussi réaliste.

Contrairement à la période d’après-guerre, et avec comme point de départ l’Europe du Sud, aujourd’hui la nouvelle gauche radicale se transforme en « forceps » du changement social et politique, en espérant que cela incitera la social-démocratie à se désengager du consensus néolibéral qui tire ses racines des années 90 et qui a conduit l’Europe à de nombreuses impasses économiques et sociales et à de nouvelles divisions.

La social-démocratie d’aujourd’hui, non seulement ne répond pas à son rôle historique, mais soutient le néolibéralisme. C’est-à-dire l’idéologie de l’austérité et de la stagnation, qui étouffe l’Europe.

Le dilemme des perspectives pour l’Europe a déjà pris des dimensions existentielles: l’Europe soit sera démocratique et sociale soit elle cessera d’exister. Mais c’est en même temps un dilemme de vie aussi pour la social-démocratie européenne elle-même: Ou elle change ou elle s’intègre au centre droit néolibéral, dans la perspective d’une bipolarisation stérile et mutuellement complémentaire. Analogue au modèle américain des Démocrates et des Républicains. Mais sans représentation respective des intérêts sociaux des classes moyennes et de la classe ouvrière. Et quand une force politique historique cesse de représenter les intérêts sociaux qu’elle représentait historiquement, alors tôt ou tard elle est remplacée par les forces qui peuvent les représenter véritablement. Parce que la politique comme la nature a horreur du vide.

Chers amis,

La prise en charge imminente de la gouvernance par SYRIZA en Grèce, agira comme une motivation pour la réorientation politique globale des forces progressistes et sociaux-démocrates dans l’Europe du Sud. L’Europe immobile de la troïka et des mémorandums avancera bientôt dans une direction plus progressiste.

Depuis la périphérie de l’Europe peut commencer le renversement de l’hégémonie néolibérale en Europe. En Grèce avec SYRIZA. En Irlande avec le Sinn Fein. En Espagne avec Podemos et la Gauche Unie. Ici, en Italie, de la façon que vous, vous choisirez.

Dans cet effort, le rassemblement pour l’ « Autre Europe », peut jouer un rôle déterminant. Parce que la nouvelle Gauche Européenne est la seule force pouvant faire contrepoids au merkelisme. La véritable crainte dissuasive dans la sombre Europe de l’austérité et de ses fantômes: la droite extrême et populiste, le néo-nazisme, la violence, l’intolérance et le racisme.

Nous, nous pouvons changer l’Europe, et nous allons la changer. Nous pouvons déplacer, et nous déplacerons, dans une direction plus progressiste, l’Europe immobile de la troïka et des mémorandums. C’est dans cette direction, que nous souhaitons que se fasse l’adaptation radicale de la social-démocratie européenne à la nouvelle réalité sociale façonnée par la gestion néolibérale de la crise. En regagnant les éléments les plus progressistes et les plus radicaux du passé d’après-guerre.

Nous ne savons pas, bien sûr, si la social-démocratie européenne peut changer, en abandonnant le néolibéralisme. Nous, même si nous n’appartenons pas à cette tradition, nous le souhaitons. Parce que le changement en Europe a besoin de très larges alliances.

Chers amis,

Le néolibéralisme et l’austérité ont épuisé l’Europe. Ils l’ont conduite à un point limite de choix critiques. Le premier choix est de continuer dans la même voie sans issue.

●Dans l’oscillation constante entre récession et stagnation.
Dans le chômage élevé et le travail précaire et peu rémunéré.
Dans la désinflation et la réalimentation de la dette publique.
Dans la neutralisation de la politique financière comme outil de la relance économique avec le renforcement de la demande intérieure.

●Dans la limitation de la politique monétaire à un rôle monétariste. C’est-à-dire au le contrôle de la masse monétaire pour maintenir l’inflation à un bas niveau, sans la possibilité qu’elle fonctionne comme prêteur de dernier recours.

●Dans la concurrence fiscale et la tolérance face aux trous noirs fiscaux au cœur de l’Europe, comme celui du Luxembourg.

●Dans la division de l’Europe par une « muraille de l’argent » entre le Nord des pays excédentaires qui prêtent et le Sud des pays surendettés qui empruntent.

●Dans le manque de volonté politique d’équilibrage macroéconomique au niveau européen, de sorte que la plus forte économie se charge du rôle de « locomotive ».
Dans l’absence de plan européen de développement pour le sauvetage réel des économies surendettées, la sortie collective et permanente de la crise et la reprise viable et la croissance.
La Grèce d’aujourd’hui, avec l’effondrement retentissant du programme du mémorandum, résume l’échec absolu de la stratégie néolibérale de la « dévaluation interne ».

Une stratégie qui:
a été mise en œuvre pour enrayer le surendettement du pays, mais qui, au lieu de cela, l’a aggravé: la dette publique est passée de 127,1% du PIB en 2009 à 175,5% en 2013.
a été mise en œuvre pour rapprocher le pays des marchés, mais qui, au lieu de cela, l’a conduit à encore un prêt avec un nouveau mémorandum d’austérité, quelle que soit sa dénomination finale – qui est aussi le seul que le gouvernement de Samaras négocie, en tentant de tromper autant qu’il peut tous ceux qu’il peut. Et ce parce que, tant que la dette n’est pas réduite de manière fiable, viable et définitive, autant la sortie viable des marchés sera reportée.

●a été mise en œuvre pour mener à la croissance par le biais des exportations, malgré le fait que la zone euro avance entre la récession et la stagnation. Et ainsi même cet objectif n’a pas été atteint.
Parallèlement, la politique des mémorandums a donné naissance à un singulier tiers-monde des inégalités, de la pauvreté et de l’exclusion. Elle a échoué à faire face à la crise économique. Elle a provoqué une crise sociale sans précédent.

●en 2014, les 10% les plus riches des citoyens grecs détiennent 56,1% de la richesse. Ces mêmes 10%, en 2000 en détenait 54,8% et 48,6% en 2007.

●Le pourcentage d’hommes et de femmes vivant sous le seuil de pauvreté et d’exclusion sociale est passé de 28,1% en 2008 à 35,7% en 2013. Il s’agit de 3,9 millions de personnes – presque 900 000 de plus qu’en 2008. La Grèce est désormais troisième parmi les 28 pays de l’UE ayant le pourcentage le plus élevé de population en condition de pauvreté, après la Bulgarie et la Roumanie.

●Parallèlement, le chômage officiellement enregistré est le plus élevé dans l’UE, avec un taux de 26,4% et le chômage des jeunes est le deuxième, après l’Espagne, avec un taux de 50,7%. Une génération perdue est l’un des effets les plus douloureux de l’austérité permanente.

Si donc aujourd’hui l’Europe est menacée par quelque chose ce n’est pas par la montée de nouvelles forces de gauche qui souhaitent arrêter les programmes d’austérité qui ont échoué. L’Europe est menacée par la poursuite de la politique d’austérité. Elle est menacée par, un exemple, le poids de la dette publique de l’Italie, de l’ordre de € 2,2 milliards. Une dette qui rend encore plus pesante la récession la plus grave en conjonction avec les premiers signes de désinflation. Et quand la dette publique d’un Etat Membre de la zone euro se rapproche des 3 milliards d’euros c’est un dogmatisme suicidaire de tenter, avec des restrictions et des impôts, de maintenir à 3% le déficit budgétaire, détournant ainsi la croissance. Il est absurde de nourrir ainsi la dette, que par ailleurs on cherche à réduire.

Chers amis,

C’est dans ce contexte que s’inscrit le triptyque de propositions progressistes, réalistes et immédiatement applicables que soutient SYRIZA pour que l’Europe change de voie. Pour qu’elle avance avec une croissance équilibrée et viable, de la justice sociale, des emplois nouveaux et de qualité, une vigilance écologique.

Un terme immédiat à l’austérité, afin de désactiver le mécanisme de réalimentation de la récession et du surendettement. Parce que même si on réduit la valeur nominative de la dette au minimum, si on poursuit l’austérité, le problème du pourcentage élevé de la dette publique par rapport au PIB réapparaîtra.
●Une « Conférence européenne sur la dette » pour la restructuration organisée des dettes de la zone euro, sur le modèle de la précédente Conférence de Londres sur la dette.

L’Allemagne n’a pas le droit, ni moral ni historique, de refuser aujourd’hui à l’Europe ce que l’Europe lui a offert/proposé avec générosité et intuition en 1953.

●un « New Deal européen», avec un financement européen indépendant et fort, avec l’engagement de la Banque Centrale Européenne et la Banque Européenne d’Investissement. Par des investissements publics immédiats dans les infrastructures sociales. La santé et l’éducation. Les réseaux de transport et les nouvelles technologies. La recherche et le développement.

Chers amis,

Comme vous le savez, la Grèce est déjà à la veille d’un changement politique historique. Bientôt SYRIZA sera appelé à prendre en charge la gouvernance du pays. Dans ce contexte, dès maintenant, nous recherchons la collaboration des gouvernements, mais aussi des forces politiques et sociales, en commençant par l’Europe du Sud. Une telle collaboration valorisera la dynamique positive qui se développera avec la victoire de SYRIZA. La cassure historique en Europe, avec un gouvernement de gauche en Grèce, soulèvera un vent d’espoir et de renversement dans toute l’Europe du Sud. Il mobilisera les forces de progrès et de cohésion sociale dans toute l’Europe. D’ailleurs le changement de cap pour l’Europe est une nécessité historique. La métastase de la crise, qui se développe depuis la périphérie de la zone euro jusqu’à son cœur, nécessite des solutions collectives et radicales. Si nous travaillons ensemble, nous pouvons changer les rapports de force politiques en Europe dans une direction progressiste, pour le bien de ses peuples.

Traduction:Frédérique Bouvierunnamed_310