La gauche peut gagner, de Pablo Iglesias

Podemos

Le plus jeune parti politique d’Espagne est aussi le plus populaire. Avec des racines dans le mouvement des indignés de 2011 (également appelé mouvement 15-M), le Podemos est apparu en janvier en tant mouvement politique d’intellectuels. Lors des élections européennes de mai ce parti de gauche a obtenu 8% des voix. Il est actuellement le deuxième parti en Espagne et le premier dans les sondages. Même le Financial Times reconnaît que « le nouveau parti semble être sur la bonne voie mettre fin au bipartisme en Espagne. »

Lors d’un meeting début 2014 à Valladolid en Espagne, le secrétaire général de Podemos Pablo Iglesias a exprimé l’opinion que la gauche peut gagner. Voici un extrait du débat en question. La transcription et la traduction pour le Jacobin sont de Enrique Diaz-Alvarez.

Je sais très bien que la clé pour comprendre l’histoire des cinq cents dernières années est l’émergence des catégories sociales particulières, appelées «classes». Je vais vous raconter une anecdote. Lorsque le mouvement a commencé, le mouvement 15-M, à Puerta del Sol, certains étudiants de mon département, le Département des sciences politiques, des étudiants avec une forte conscience politique – qui avaient lu Marx et Lénine – sont entrés pour la première fois en contact avec des gens de tous les jours.

Ils ont été déçus: «Ils ne comprennent rien! Nous leur disons, vous êtes des travailleurs, même si vous ne le savez pas!». Les gens les regardaient comme s’ils venaient d’une autre planète. Et les étudiants rentraient chez eux tristes, en disant: «Ils ne comprennent rien».

[Je leur répondrais], « N’êtes vous pas capables de voir que le problème c’est vous? Que la politique n’a rien à voir avec ce qui est bien, avec le succès? «Vous pouvez avoir la meilleure analyse, comprendre quelles sont les clés de l’évolution politique depuis le XVIe siècle, savoir que le matérialisme historique est la clé pour comprendre l’évolution sociale. Et vous qu’est-ce que vous allez faire – crier aux gens: «Vous êtes des travailleurs et vous ne vous en rendez pas compte! ».

L’ennemi ne veut rien de plus que rire de vous. Vous pouvez porter un T-shirt avec faucille et marteau. Vous pouvez brandir un énorme drapeau et rentrer chez vous avec ce drapeau, et l’ennemi rira à vos dépens. Parce que les gens, les travailleurs préfèrent votre ennemi. Ils le croient. Ils le comprennent quand il parle. Vous, ils ne vous comprennent pas. Et peut-être ont-ils raison! Vous devriez peut-être demander à vos enfants d’écrire sur votre tombe: «Il avait toujours raison – mais personne ne le comprenait.»

Quand vous aurez étudié avec succès la transformation des mouvements, vous verrez que la clé du succès est la création d’une identité particulière entre votre analyse et l’opinion exprimée par la majorité. Et ceci est très difficile. Cela suppose de surmonter ses contradictions.

Vous pensez que j’ai un problème idéologique avec les 48 heures ou 72 heures de grève? Au contraire! Le problème est qu’une grève n’a rien à voir le fait que vous vous trouviez dans une mauvaise position ou avec ce que je veux moi. Cela a à voir avec la force de l’union, et vous tout autant que moi y sommes insignifiants.

Vous et moi pouvons souhaiter que la Terre soit un paradis pour toute l’humanité. Nous pouvons souhaiter tout ce que nous voulons, et l’inscrire sur un T-shirt. Mais la politique est une question de force, pas une question de souhaits ou de discussions. Dans ce pays, il n’y a que deux syndicats capables d’organiser une grève générale, les CCOO et l’UGT*. Ça vous plaît? Non. Mais c’est la réalité et l’organisation d’une grève générale est quelque chose de difficile.

J’observe les gens aux arrêts de bus à Madrid. Les gens qui sont là, debout, à l’aube, vous savez où ils vont? Ils vont travailler. Ce ne sont pas des briseurs de grève. Mais ils seraient licenciés de leur emploi, car il n’y a pas de syndicats pour les défendre. Parce que les travailleurs qui peuvent se défendre, ce sont ceux des chantiers navals, des mines, où il y a des syndicats puissants. Mais les gars qui travaillent comme vendeurs, ou livreurs de pizzas, ou les filles qui travaillent dans le commerce de détail, ne peuvent pas se défendre.

S’ils se mettent en grève ils sont licenciés le jour suivant, et il n’y aura personne, pas même moi, et aucun syndicat présent pour les assurer qu’ils parleront à leurs patrons pour leur dire que, si vous licenciez ces personnes parce qu’elles ont exercé leur droit de participer à une grève, vous en payerez le prix. Cela n’arrive pas, aussi enthousiastes que nous soyons.

La politique n’est pas ce que vous et moi voudrions qu’elle soit. Elle est ce qu’elle est, et c’est terrible. Terrible. Et c’est pourquoi nous devons parler d’unité populaire, et faire preuve d’humilité. Plus d’une fois vous devrez parler avec des gens qui n’aiment pas votre langage, et qui ne partagent pas les idées que vous exprimez. Cela nous dit quoi? Que nous avons été battus pour longtemps. En perdant tous nos arguments, cela signifie exactement que les gens de «sens commun» sont différents [de ce que nous pensons être juste]. Mais ce n’est pas nouveau. Les révolutionnaires le savent bien. La clé pour réussir est de faire que le «sens commun» prenne une autre direction.

César Rendueles, un homme très intelligent, dit que la plupart des gens sont contre le capitalisme, mais sans savoir pourquoi. Que la plupart des gens défendent le féminisme mais sans avoir lu Judith Butler ou Simone de Beauvoir. Chaque fois que l’on voit un père laver la vaisselle ou jouer avec sa fille, ou un grand-père apprendre à ses petits-enfants à partager leurs jouets, on y voit plus de transformation sociale que dans tous les drapeaux rouges qu’on peut apporter dans une manifestation. Et si nous ne parvenons pas à comprendre que tout ça peut servir d’éléments d’union, alors ils continuerons à rire à nos dépens.

C’est ainsi que l’ennemi nous veut. Il veut que nous soyons petits, que nous parlions un langage que personne ne comprend, que nous soyons une minorité qui se cache derrière ses symboles traditionnels. Il est satisfait de cela, parce qu’il sait que tant que nous sommes ainsi nous ne sommes pas dangereux.

Nous pouvons avoir une rhétorique réellement radicale, dire que nous voulons faire une grève générale visant, porter des symboles, trimbaler dans nos manifestations les portraits des grands révolutionnaires. Ils sont contents avec ça! Ils rient à nos dépens. Pourtant, quand vous rassemblez des centaines, des milliers de personnes, quand vous commencez à convaincre la majorité, même ceux qui ont voté pour l’ennemi – alors ils commencent à avoir peur. Et ça s’appelle la «politique». C’est ça que nous devons comprendre.

Il y a eu un type qui a parlé aux Soviétiques en 1905. C’était un type chauve – un génie. Qui a compris et fait une analyse concrète de la situation. En temps de guerre, en 1917, quand le régime en Russie s’effondrait, il a dit une chose très simple aux Russes, qu’ils soient soldats, paysans ou travailleurs. Il a dit: «du pain et la paix».

Et quand il a dit « Du pain et la paix », ce que tout le monde voulait – car la guerre était finie et la plupart n’avaient pas à manger – beaucoup de Russes qui n’avaient aucune idée de ce qu’était la «gauche» ou la «droite», mais qui savaient qu’ils avaient faim, ont dit: «le type chauve dit quelque chose de bien» et le type chauve a très bien fait. Il n’a pas parlé aux Russes de « matérialisme dialectique », il a parlé «de pain et de paix». Et c’est une des principales leçons du XXe siècle.

À essayer de transformer la société, en imitant l’histoire et les symboles, nous devenons ridicules. Il y a des expériences qui ne peuvent se répéter dans d’autres pays et des événements historiques qui appartiennent au passé. La clé c’est d’analyser les processus et les leçons de l’histoire. Et de comprendre que, à tout moment, si le «du pain et la paix». n’est pas connecté avec ce que les gens pensent et ressentent, ne fait simplement que se répéter, comme une farce, comme une victoire tragique du passé.

*CCOO=Commissions ouvrières, UGT=Union Générale des Travailleurs

Traduction Frederique Bouvier