Réflexions sur Syriza : Endettés, mais pas coupables ! Par Slavoj Žižek

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À en croire nos médias, le gouvernement Syriza en Grèce ne serait rien d’autre qu’une bande d’extrémistes populistes prônant des mesures aussi démagogues qu’« irrationnelles » et « irresponsables ». Rien n’est moins vrai. Bien au contraire, ce sont les politiques européennes qui ont été, et continuent d’être, d’une irrationalité évidente. Depuis 2008, la Grèce a été contrainte de promulguer des mesures d’austérité drastiques pour remettre ses finances à flots ; et pourtant, sept ans et une terrifiante récession plus tard, ces dernières sont plus près du naufrage qu’auparavant. La dette nationale, qui équivalait à un peu plus de 100% du PIB, a explosé à 175% du PIB, soit 320 milliards d’euros. Si cette situation ne peut être qualifiée d’irrationnelle, alors le mot lui-même n’a aucun sens. Pourquoi, peut-on se demander, l’UE fait-elle donc subir ceci à la Grèce ?

Comme chacun sait, la politique de l’UE envers les pays lourdement endettés, dont la Grèce, consiste à « étendre et prétendre » : étendre la période de remboursement, mais prétendre de penser que toutes les dettes seront remboursées à terme. Pour quelles raisons la fiction du remboursement est-elle aussi tenace ? Ce n’est pas seulement parce que cette fable rend l’étalement de la dette plus acceptable aux yeux des électeurs allemands, ni même parce que l’on craindrait que l’éventuelle annulation de la dette grecque ne fasse émerger des demandes similaires au Portugal, en Irlande ou en Espagne. La raison avérée en est simplement que les détenteurs du pouvoir n’ont pas vraiment l’intention de voir la dette intégralement remboursée. L’objectif réel de ces prêts n’est pas de récupérer la mise initiale augmentée de bénéfices, mais plutôt de faire perdurer indéfiniment une dette qui maintient le débiteur dans une dépendance et une subordination permanentes. Il y a de cela une dizaine d’années environ, l’Argentine décida de rembourser par anticipation sa dette au FMI (avec l’aide financière du Venezuela), donnant lieu à une réaction surprenante de l’institution : au lieu de se réjouir d’avoir récupéré son argent, le FMI – ou plus précisément les personnalités à sa tête – s’inquiéta de ce que l’Argentine pourrait profiter de sa nouvelle liberté, et de son indépendance financière envers les institutions internationales, pour renoncer à ses politiques de rigueur financière et s’adonner à des dépenses inconsidérées… La dette, en tant qu’outil de contrôle et de régulation du débiteur, aspire à sa propre reproduction, à sa propre expansion.

L’attitude de l’UE, pressant continuellement la Grèce de mettre en œuvre des mesures d’austérité, illustre parfaitement le concept psychanalytique du surmoi. Le surmoi n’est pas un agent éthique à proprement parler, mais un agent sadique qui bombarde le sujet d’exigences impossibles et tire un plaisir obscène de l’échec de ce dernier à s’y conformer. Freud a précisément identifié le paradoxe du surmoi selon lequel plus nous nous soumettons aux exigences de celui-ci, plus nous nous sentons coupables. On peut se figurer le surmoi comme un enseignant pervers qui imposerait des tâches impossibles à ses élèves et, sadique, raillerait leur angoisse en les voyant paniquer. C’est en cela que les exigences, les ordres de l’UE sont terriblement malsains : ils ne laissent aucune chance à la Grèce. L’échec du pays fait partie du jeu.

Comme s’ils ne souffraient pas assez, les Grecs sont victimes d’une campagne faisant appel aux instincts les plus bassement égoïstes. Lorsque nos médias évoquent l’annulation d’une part de la dette, la mesure est présentée comme un poids pour les contribuables ordinaires, dressant un peuple grec paresseux et corrompu face aux citoyens normaux, aux braves travailleurs des autres nations. En Slovénie, dans mon propre pays, on est allé jusqu’à accuser de trahison nationale ceux qui manifestaient leur soutien à Syriza… Ainsi, quand les grandes banques firent défaut lors de la crise financière de 2008, on estima normal que l’État couvre leurs pertes à renforts de milliers de milliards d’euros (l’argent du contribuable, bien sûr) ; mais quand un peuple entier se trouve dans la misère, il doit payer ses dettes.

Comment sortir de ce cercle infernal entre dette et culpabilité ? Le gouvernement Syriza y est parvenu. En substance, les créanciers et les gardiens de la dette l’accusent de ne pas se sentir suffisamment coupable ; on l’accuse de se sentir innocent. C’est précisément ceci qui dérange tant les instances européennes : le gouvernement Syriza reconnaît sa dette, mais sans culpabilité. Syriza s’est émancipé de la pression du surmoi. Le ministre grec des finances, Yanis Varoufakis, incarne parfaitement cette posture dans ses interactions avec Bruxelles et Berlin : il admet le poids de la dette et avance, assez rationnellement, que puisque les politiques européennes n’ont visiblement pas fonctionné, il faut trouver une autre option. Paradoxalement, Varoufakis et Tsipras n’ont de cesse de répéter que le gouvernement Syriza constitue pour les créanciers la seule chance de récupérer au moins une partie de leur argent. Varoufakis lui-même s’étonne : par quel mystère les banques ont-elles fait ruisseler leur argent en Grèce et collaboré avec un État clientéliste, tout en sachant pertinemment de quoi il retournait ? La Grèce ne se serait jamais autant endettée sans la connivence des autorités occidentales. Le gouvernement Syriza a bien conscience que la menace principale qui pèse sur lui n’émane pas de Bruxelles ; elle réside au sein même de la Grèce, État clientéliste et corrompu s’il en est. Si l’Europe – la bureaucratie européenne – est critiquable, c’est bien pour avoir soutenu, alors même qu’elle dénonçait la corruption et l’inefficacité de la Grèce, la force politique même – la Nouvelle Démocratie – qui incarnait ces deux maux.

C’est pourquoi il revient aujourd’hui aux vrais partisans de la Gauche de se rallier avant tout à une solidarité pan-européenne avec la Grèce, et ce non pas seulement parce que le destin de ce pays est entre les mains de l’Europe. Nous, peuples d’Europe occidentale, aimons à suivre la situation grecque en observateurs lointains, étudiant avec compassion et sympathie la détresse d’un pays démuni. Toutefois, aussi confortable soit-il, ce point de vue repose sur une illusion fatidique ; ce qui se passe en Grèce depuis quelques semaines nous concerne tous. C’est le futur de l’Europe qui est en jeu. Ainsi, lorsque nous lirons les nouvelles grecques ces jours-ci, nous ferons bien de garder en tête le proverbe : de te fabula narratur.

Partout en Europe, la Gauche déplore à quel point personne, aujourd’hui, n’ose effectivement perturber le dogme néolibéral. La difficulté est réelle, bien entendu : à l’instant où l’on enfreint ce dogme ou, plus précisément, à l’instant où l’on pourrait passer pour l’agent potentiel de tels troubles, des forces immenses se déchaînent. Bien que l’on puisse prendre celles-ci pour des facteurs économiques objectifs, elles sont en fait les forces de l’illusion, de l’idéologie. Leur pouvoir matériel n’en reste pas moins profondément destructeur. Nous subissons aujourd’hui la pression terrible de ce que nous devrions appeler la « propagande ennemie ». Permettez-moi de citer Alain Badiou : « Le but de toute propagande ennemie n’est pas d’anéantir une force existante (cette fonction-là est en général dévolue aux forces de police) mais plutôt d’anéantir une possibilité méconnue de la situation. » En d’autres termes, la propagande ennemie entend annihiler l’espoir : elle dissémine sa conviction résignée que le monde dans lequel nous vivons, s’il n’est pas le meilleur de tous les mondes possibles, en est le moins mauvais, et qu’un changement radical ne pourrait par conséquent que l’entraîner vers le pire.

Il faut que quelqu’un fasse le premier pas et tranche le nœud gordien du dogme néolibéral. N’oublions pas, en effet, que les prêcheurs de ce dogme – des États-Unis à l’Allemagne – l’enfreignent à leur guise lorsque cela les arrange. Le combat de Syriza dépasse largement la simple promotion de l’État-Providence. C’est la défense d’un mode de vie tout entier, la résistance d’un monde menacé par une mondialisation fulgurante ou, plus encore, d’une culture dont les rites et les usages quotidiens sont mis en péril par la marchandisation post-historique. Cette résistance est-elle conservatrice ? Les représentants autoproclamés du conservatisme politique ou culturel actuel ne sont pas vraiment conservateurs. Embrassant sans réserve l’auto-révolution permanente du capitalisme, ils visent simplement à rendre celui-ci plus efficace en lui adjoignant des institutions traditionnelles (la religion, etc.) qui contiennent les effets destructeurs du capitalisme et préservent la vie sociale, la cohésion sociale. Aujourd’hui, le vrai conservateur est celui qui reconnaît les antagonismes et les impasses du capitalisme mondialisé, celui qui rejette le simple progressisme, celui qui reste vigilant face au revers de la médaille du progrès.

C’est pour ces raisons que je proclame mon respect profond pour Syriza et son combat. Sa persévérance même nous rend libres : tant que Syriza existe, nous savons tous qu’il nous reste encore une chance.

Traduit de l’anglais par Néomie Ségol pour symptoma.info

Texte paru initialement le 24 février 2015 sur le site http://readersupportednews.org/opinion2/277-75/28754-a-note-on-syriza-indebted-yes-but-not-guilty