Deux articles et un commentaire parmi tant d’autres, par Emmanuel Kosadinos

Dans un village où les habitants sont aveugles, passe un éléphant, animal inconnu dans ce village. Plusieurs habitants viennent toucher l’éléphant pour avoir une perception de l’animal. Les trois premiers apportent au village leur témoignage de l’animal extraordinaire.

 

Le premier aveugle, qui n’a touché qu’une oreille de l’éléphant, dit : « C’est un animal large et plat, un peu rugueux comme un vieux tapis ».

 

Le second, qui a touché la trompe, dit aux autres aveugles : « C’est long, mobile et creux. Ça a beaucoup de force ».

 

Le troisième aveugle, qui a touché une patte, dit : « C’est solide et stable, comme une colonne ».

 

 

 

Le rappel de cette fable indienne peut servir de toile de fond aux articles et commentaires qui traitent de la volonté du peuple, supposée souveraine et déterminante pour le cours de l’Histoire.

 

La métaphore de l’éléphant me paraît suffisamment pertinente au sujet : sa force, son indépendance profonde, l’ancienneté de son espèce mais aussi sa résilience, l’inspirent. On imagine facilement qu’un éléphant démarre lentement son mouvement mais que, lorsqu’il est déjà en marche, il est bien difficile de l’arrêter. Mais qu’en est-il exactement de cette force de la nature qui apparaît sans invitation au milieu de la scène ?

 

 

 

Les deux articles choisis et traduits parmi les tout derniers numéros de la presse de SYRIZA tentent d’aborder la question de la position du peuple en Grèce aujourd’hui, face à la crise et aux actes du gouvernement « de salut social », particulièrement à l’accord du 20 février. Issus du même espace de réflexion et d’action politique, les deux articles apparaissent s’opposer  en tous points.

 

L’enjeu de leur écriture est l’interprétation de la volonté populaire. Les conséquences politiques de ces interprétations différentes ne sont pas explicites mais les lecteurs sont invités à les déduire.

 

 

 

L’abord de ces questions par le biais des sondages d’opinion reste toujours problématique. Tout aussi problématique est la codification arbitraire des avis répandus à géométrie variable dans la population ainsi que les jugements d’attribution qui l’accompagnent. Je pense à l’ampleur prise par les sondages d’opinion aux USA dans les suites de la grande crise et pendant les présidences de Franklin Roosevelt. En Grèce on voit depuis que la crise politique est installée (2012) l’importance et la répétition croissante des sondages. Ceci témoigne bien de la fluidité des situations et du besoin des uns et des autres de connaître, valoriser ou manipuler les avis portés par des grands nombres de citoyens. Une étape de réflexion est cependant nécessaire face à ce phénomène.

 

 

Les issues possibles

 

Par Yorgos Kiritsis, le 10/03/2015

 

Source: Quotidien « Avgi » ( http://www.avgi.gr/article/5372823/ta-endexomena)

 

 

 

La négociation se poursuit. Qu’elle mène ou qu’elle ne mène pas vers un accord avec les créanciers, l’issue du jeu sera déterminée par le front de l’intérieur.

 

Les issues possibles, dette mise entre parenthèses, sont les suivantes :

 

 

 

  • Avec conclusion d’un accord : Admettons qu’on arrive à conclure un accord avec les créanciers, dans le cadre de l’Eurogroupe et en général. Ceci aura comme conséquence que [les créanciers] nous prêtent des fonds pour le remboursement des échéances prochaines de la dette. Cet accord sera ou bien selon leurs conditions, par l’application [de nouvelles mesures] d’austérité (selon [les termes du] courriel Hardouvelis1), ou bien selon nos conditions, par la relance du marché intérieur, la chasse à l’évasion fiscale, la taxation des grands et très grands revenus. Dans le premier cas de figure [la politique de] Samaras est de retour et les élections sont invalidées. Dans le deuxième cas de figure on aurait la réussite de la tactique du gouvernement. Il y a aussi la possibilité d’issues intermédiaires.  Dans le scénario d’un accord le paramètre de l’intéressement de l’Allemagne par rapport aux aéroports grecs de province pourrait jouer un rôle.

 

 

 

*Sans la conclusion d’un accord : Admettons qu’on n’arrive pas à conclure un accord avec les créanciers et dans ce cas ou bien on ne rembourse pas les obligations arrivées à maturité ou bien on arrive à trouver les fonds pour les rembourser. Dans le premier cas de figure on se retrouverait exclu de la couverture de la BCE et il faudrait alors a minima équilibrer le budget. Dans le deuxième cas de figure pour rembourser les créanciers on devrait lever des fonds par la fiscalité et, dans ce cas on se retrouverait hors du Mémorandum et dans les marchés. Cette solution sous le nom de code « Que les riches paient la dette » et la meilleure pour le pays et l’économie mais elle l’est aussi selon le sentiment commun de justice. Pour que cela aboutisse il y a besoin de conscientisation fiscale et ce serait un choix qui produise une telle conscientisation, une victoire stratégique sur la bourgeoisie [nationale] d’autant plus importante qu’un accord avec les créanciers soit finalement conclu.

 

 

 

  • «It takes two » Pour apprécier les deux scénarios exposés ci-dessus il faudrait préalablement répondre à cette question : si l’autre partie des négociations souhaite conclure un accord « équivalent » sur le plan économique ou opterait-elle plutôt pour une confrontation politique et idéologique dans le but d’anéantir Athènes et de décourager [toute velléité politique similaire chez] les autres pays du Sud ? Si la première réponse était la vraie il y aurait des chances de réussite pour l’accord. Si au contraire la vraie était la seconde, le conflit serait inéluctable sans qu’il soit le choix d’Athènes qui seraient poussées à  l’assumer comme mesure de légitime défense.

 

 

 

*Le mandat du 25 janvier : Dans tous les cas il est d’une importance cruciale de clarifier le contenu du mandat populaire, tel qu’il se précise comme écho aux initiatives politiques du gouvernement après les élections. Il est dit qu’un « compromis honorable » est souhaité. Que signifie cela ? Quel message choisir de recevoir parmi plusieurs tels que « assumer le conflit dans le cadre de l’euro », « assumer le conflit puis reculer si la pression sur les banques grecques est trop forte », « assumer le conflit jusqu’au bout sans se préoccuper des conséquences », « choisir la sortie de l’euro » ?

 

Il semblerait qu’une majorité écrasante de gens choisit l’option « assumer le conflit dans le cadre de l’euro » avec parmi eux un certain nombre qui l’entendent plutôt dans la version « assumer le conflit puis reculer si la pression sur les banques grecques est trop forte ».

 

Si cette interprétation est la bonne le gouvernement doit livrer la bataille-mère des batailles : convaincre les citoyens que, au-delà des questions de fiscalité, l’autre condition pour une négociation réussie est le non retrait des liquidités des banques, afin que ces dernières ne soient pas dépendantes des transfusions de la BCE.

 

Nous devons pour ainsi dire apprendre d’éviter de couper l’herbe sous nos propres pieds.

 

Certes nous avons évité jusqu’à présent la continuation de la politique de Samaras, désastreuse pour le pays, précisée notamment dans le courriel de [l’ancien ministre] Hardouvelis1. La majeure partie [des événements politiques à venir] dépend de nous-mêmes.

 

 

 


 

 

 

1courriel de Hardouvelis : courrier électronique envoyé par Gikas HARDOUVELIS, dernier Ministre des Finances du gouvernement Samaras, à la Troïka le 29/11/2014 dans lequel le gouvernement s’engageait de poursuivre et d’intensifier les mesures d’austérité (augmentation TVA, baisse des retraites), d’accélérer les procédures de saisie ainsi que la privatisation des ports, aéroports et du marché de l’électricité.

 

 

 

L’Accord, les sondages, le sourire

 

De Yorgos Papaioannou, 07/03/2015

 

Source: Hebdomadaire « Dromos tis Aristeras » (« Chemin de la Gauche »)

 

http://www.e-dromos.gr/symfonia-gkalop-kai-xamogelo/

 

 

 

Quel est le « ressenti populaire » en rapport avec les initiatives du gouvernement ?

 

 

 

Les réponses données par des cadres de SYRIZA et du gouvernement, aux critiques de l’accord du 20 février, varient. Dernièrement on entend un argument qui a eu son « heure de gloire » à la récente session du Comité Central de SYRIZA.

 

Par exemple le Ministre de l’Etat Nikos PAPPAS, cité par le quotidien « Avgi » du mardi dernier, a souligné entre autres : «  Les initiatives du gouvernement jouissent de l’approbation de l’écrasante majorité de la société, ainsi qu’il est démontré par les sondages. Les critiques sont les bienvenues mais elles ont en porte-à-faux avec le ressenti populaire. »

 

En effet, en restant même sur le terrain des sondages, la majorité des citoyens exprime une opinion positive face au nouveau gouvernement, alors que l’écart entre SYRIZA et Nouvelle Démocratie apparaît écrasant. Mais est-ce bien toute la vérité ?

 

 

 

Les sondages…

 

 

 

En examinant le sondage qui a été rendu public le plus largement (MRB), on constate que 70% considère que l’accord est meilleur que ceux obtenus par les gouvernements précédents alors que 20% le trouvent pire. Mais la réponse réside justement dans la question posée.

 

Il y a cependant un élément plus important. A la question si le nouvel accord est ou n’est pas la continuité du Mémorandum, 39% répondent « oui ou plutôt oui », contre 31% qui pense que « plutôt non ou certainement pas » il ne s’agit pas de la continuité. Dans la première catégorie 32% répondent « certainement oui » alors que dans la deuxième à peine 6% ne répondent « certainement pas », qu’il ne s’agit pas de Mémorandum. Donc, même dans les sondages le « ressenti populaire » invoqué par certains, semble démentir leur position que les Mémorandums appartiennent au passé.

 

Observons encore un élément intéressant de plus issu de ce même sondage, comparé à d’autres plus anciens. Les Grecs ont été qualifiés ces dernières années comme « les plus pessimistes » en Europe, puisque le pourcentage répondant que « les choses iront bien » n’a jamais dépassé le 5,8% (même 1% en 2012 !). Au contraire ceux qui percevaient l’évolution des choses sous un angle négatif ne sont jamais passés sous la barre d’un pourcentage de 75% de la population totale.

 

Lors des récentes élections un grand retournement s’est opéré. Dans la suite immédiate de la victoire de SYRIZA le pourcentage des « pessimistes » a chuté de 77,8% à 46,4%(!), alors que ceux qui percevaient que les choses iraient mieux sont passés de 5,2%, obtenu par le sondage directement précédent à 18,5% . Mais les chiffres ne sont pas restés là. Suite aux premières incitatives du gouvernement (le discours Tsipras de politique générale, « l’incident » Varoufakis-Dijselbloem) le renversement s’est élargi (« l’optimisme » s’est renforcé de 18,5% à 24%  alors que le « pessimisme » a encore perdu 12 points de pourcentage). C’était les jours où le sourire était de retour et où les places publiques s’emplissaient pour sanctionner positivement les premiers « non » du gouvernement.

 

Et que démontre le dernier sondage, effectué début mars ? Suite à l’accord de l’Eurogroupe et tout ce qui s’ensuivit, ceux qui prédisent l’aggravation de la situation augmentent en nombre à nouveau (43% de 34%), alors que le camp des « optimistes » perd 8 points (16% de 24%). Parallèlement a augmenté après les élections cette partie des citoyens qui considère que les choses n’iront ni mieux ni pire et que les choses resteront plus ou moins pareilles ; ils représentent aujourd’hui 39% des sondés.

 

Donc après lecture plus attentive les sondages de « l’opinion publique » présentent des éléments plus contrastés. En effet ils enregistrent un large soutien au gouvernement, particulièrement lorsque comparé aux précédents, mais aussi la préoccupation pour le lendemain.

 

Ils démontrent que les citoyens ne rejettent pas en bloc les manœuvres du gouvernement, mais aussi qu’ils estiment que le dernier accord est dans la continuité des Mémorandums.

 

 

 

… et la réalité

 

Les sondages d’opinion sont, bien entendu, de par leur fonction même, des facteurs de nivellement… dénués de grâce comparés aux tendances réelles. Tout gris sont-ils comparés à la réalité multicolore. Et ils n’ont de cesse de calculer les citoyens uniquement comme des consommateurs et des électeurs.

 

Le contact avec la réalité vivante aurait donné des conclusions plus riches. Il aurait exposé avec beaucoup plus de relief l’inquiétude pour la nouvelle situation mais aussi la contraction des attentes, associée au sentiment que rien de radicalement différent n’est avancé, que nous restons sur le terrain de la « normalité ». Il aurait montré que les gens, après avoir initialement reçu le message que la participation aux événements était nécessaire, ils ont été rapidement destinataires du message contraire, qu’ils devraient encore une fois suivre les initiatives des « spécialistes » et que la place de leur intervention active était difficile à repérer.

 

Ce contact avec la réalité vivante aurait également démontré que « les gens » ne sont pas « une bouillie », un objet d’étude uniforme pour les sondeurs, mais qu’il existe des catégories distinctes et que la méfiance, suite aux tous derniers événements est davantage présente chez les secteurs les plus radicalisés, ceux qui les dernières années ont porté les luttes et qui pourraient devenir le « noyau dur » du moteur d’un véritable changement.

 

Celui qui ne veut pas prendre le peuple pour « l’opinion publique », a le devoir d’observer les processus en cours et en faciliter le rôle. Cela impliquerait des explications claires, que toute la vérité soit dite. Et certainement pas d’instrumentaliser « le ressenti populaire » en guise de bouclier face à la critique.

 

 

Emmanuel Kosadinos est membre de SYRIZA Paris