Yannis Dragasakis* : S’ils insistent à nous étrangler, la priorité sera donnée au peuple grec

Une interview donnée aux Stavros Kapakos et Fivos Klavdianos dans le quotidien « Avgi » du dimanche

dragasakis_d_9

Vous soutenez que l’objectif du gouvernement est le « scénario positif », soit l’accord avec les créanciers. Quelles sont les revendications des partenaires qui rendent difficile de parvenir à un accord et quelles sont les «lignes rouges» du gouvernement?

Ce que le Premier ministre a dit reste en vigueur. Les « lignes rouges » existent et il y a un progrès qui a été réalisé par les débats sur les réformes et les politiques applicables. Mais le problème essentiel de la période actuelle est le découplage entre les négociations jusqu’ à présent et les mesures afin de faire face au problème de liquidité et assurer la stabilité financière du pays.

En quoi consiste et comment ce problème s’est posé, une fois qu’on a affiché un excédent primaire?

Ce problème n’a pas été créé par le gouvernement actuel. Il est le résultat de dispositions passées. Le fait que les derniers versements du FMI et du MES (Mécanisme européen de stabilité)  étaient décaissés en avril 2014, peu de temps avant les élections européennes, est indicatif. On a décaissé 9 milliards d’euros à l’époque. Puis 1 milliard d’euros a été décaissé pour chaque mois de juillet et août. Depuis on rembourse des prêteurs sans aucun décaissement. Cela a créé un problème de liquidité qui s’intensifie par les mesures de restriction de la Banque centrale européenne et l’insécurité importée.

Que s’est-il passé selon vous ? Qu’est ce qu’ils recherchent?

On a l’impression que, malgré de fréquentes références aux «règles», ils ne sont pas  réellement impartiaux, et ils utilisent deux poids, deux mesures. En avril 2014 on a effectué des décaissements  peu de temps avant les élections européennes pour qu’on aide le gouvernement mémorandaire de M. Samaras et maintenant on applique intentionnellement une tactique d’étranglement économique, parce que les résultats des élections et les choix du peuple grec ont dérangé les intérêts intérieurs et extérieurs.

Officiellement, ils ne l’acceptent pas. En effet, Mme Merkel, après la rencontre avec le Premier ministre grec a dit qu’on devrait faire tout son possible pour  éviter une pénurie de liquidités en Grèce.

C’est une reconnaissance positive du problème par Mme Merkel. Mais le fait est que la demande du gouvernement grec d’une coopération parmi les institutions afin de résoudre le problème de liquidité actuelle soulevé dès le début par le ministre des Finances Yanis Varoufakis, n’est pas entendue jusqu’à présent et elle reste en effet hors de question. Même si tout le monde savait que le gouvernement actuel a reçu un déficit de trésorerie et non un excédent, comme soutenait faussement le gouvernement précédent.

Notre demande essentielle est donc de reconnaître le problème de liquidité actuel comme une responsabilité partagée qui doit être traitée de manière conjointe avec les institutions. Sinon le service sans heurts des obligations extérieures du pays sera de plus en plus opposé aux besoins de survie et aux possibilités de satisfaire les besoins fondamentaux du peuple grec.

Quel était le déficit de trésorerie et comment a-t-il été traité jusqu’à présent?

Le premier rapport que nous avons reçu par le Bureau général de la comptabilité en 28 janvier, soit un jour après la prestation de serment du nouveau gouvernement,  prévoyait un déficit de trésorerie de 552 millions d’euros en 24 février. C’est à dire depuis la fin du février et après cinq ans de politique mémorandaire «réussie», comme certains le prétendent, l’Etat grec s’est trouvé dans l’impossibilité de payer régulièrement les salaires. Maintenant, certains en Grèce et en Europe essaient d’accuser le nouveau gouvernement pour le «paradis perdu» des mémorandums. Ces allégations  ne tiennent pas compte de la réalité et elles provoquent la logique commune.

L’impasse de trésorerie s’est réglée par le renforcement des recettes en février et en mars et le déplacement de paiements. Mais cette situation ne peut pas continuer, car elle crée des conditions de récession, et la société ne supporte plus de récession, de chômage et d’austérité. Parce que si cela se produit, il se peut que nous soyons obligés par nous-mêmes de prendre des mesures que nous essayons jusqu’à présent d’éviter. Et c’est peut-être ce que certains souhaiteraient. C’est pourquoi que le problème de liquidité doive faire partie de la négociation et de la solution. Pour le moment, ce risque est réversible, pourvu qu’il y ait une coopération parmi les institutions européennes et une accélération encore plus grande, une intensification et une coordination de l’action gouvernementale.

Comment évaluez-vous les réactions à l’ordonnance?

Les réactions sont expliquées. Je dirais qu’elles sont justifiées dans une certaine mesure, parce que nous n’avons pas informé à temps sur les causes et les dimensions du problème. De plus, les expériences amères et les souvenirs de haircut  aux réserves avec le PSI sont encore présents. Enfin, ces réactions et la logique que chacun sauve son «propre» problème, indépendamment du total et de l’intérêt public, est une manifestation de la crise chronique des institutions et des valeurs auxquels nous sommes confrontés en tant que société. Mais maintenant que les faits sont connus, nous sommes tous, soit le gouvernement, les partis politiques, les institutions, les citoyens, face à nos responsabilités.

Vous voyez qu’il y a des possibilités d’une convergence  jusqu’à la fin du mois ou les dix premiers jours de mai, pour disposer du temps nécessaire à la négociation de première importance de juin ou on va intégrer les deux procédures?

Il existe une possibilité claire mais aussi un besoin impérieux afin qu’un accord transitoire soit conclu dans les premiers jours de mai, voire en avril. La prolongation de l’insécurité n’est dans l’intérêt de personne et il faut travailler en vue d’un accord sur la base de l’esprit de l’accord du 20 février. La question essentielle n’est pas d’effacer ou de cacher les différences existantes, mais de chercher un « espace commun » des réformes et des changements communément acceptés. Et les discussions ont jusqu’à présent montré qu’il y en a cet espace et il est assez vaste.

Nous allons poursuivre exactement cette «ligne rouge». Après l’échec de deux Eurogroupes nous ne pouvons pas retourner avant l’accord du 20 février et à la 5e évaluation du mémorandum. L’évaluation des mémorandums dans la conscience de tout le monde, même pour ceux qui l’ont écrite, s’est déjà réalisée. Parlons de l’avenir plutôt que de rester bloqués au passé.

En ce qui concerne la négociation de juin, tout le monde parle d’un paquet. Le gouvernement l’appelle un accord de développement avec un aménagement de la dette, alors que certains prêteurs, par exemple Schäuble et Rajoy, l’estiment comme un nouveau prêt en liaison  avec un nouveau mémorandum. Lequel des deux est vrai?

Il n’y a aucune question de nouveaux mémorandums. Après cinq ans de récession et de dévaluation interne, il n’y a ni sens politique ni économique de parler de nouveaux mémorandums.

Les demandes de la nouvelle saison sont le règlement de la dette afin qu’elle soit viable et que son service puisse être assuré. Aussi la conception d’une politique budgétaire sans excédents irréalistes, les réformes qui vont réduire des inégalités et vont libérer des capacités et un programme  ambitieux d’investissements  et  leurs sources de financement  afin de passer définitivement vers un nouveau modèle de production.

Et ces priorités constituent non seulement les choix de notre gouvernement mais aussi les points de vue de grands économistes et d’organisations internationales.

Etes-vous optimiste que vous parviendrez à un accord en juin prochaine et en général sur les évolutions?

Le progrès qui a été accompli rend l’optimisme une réalisme. Nous avons fait des concessions et nous avons déjà réalisé beaucoup de choses. Nous avons repoussé la première surprise. Nous avons dépassé des préjugés qui entravent le dialogue. Maintenant, nous avons une meilleure idée des réelles différences et les convergences possibles.

En fait, le régime de la troïka et ses pratiques appartient au passé. Nous avons obtenu le droit de recommander nous-mêmes les politiques nécessaires, aussi que d’écrire nous-mêmes les lois, au lieu qu’elles soient arrivées prêtes par la troïka et ses bureaux juridiques de son choix. L’engagement d’un excédent primaire de 3% en 2015 et en suite de 4,5% n’existe plus sur la table.

Le bradage des biens publics donne sa place à une nouvelle utilisation de la perception de biens publics par le biais d’opérations conjointes qui possèdent la conception et la logique de développement. Sur la scène internationale, le pays obtient sa propre voix et la politique multidimensionnelle devient une réalité. Les demandes de solidarité et de justice sociale commencent désormais à constituer le contenu des politiques publiques. Les fameuses élites et les diverses intérêts financés par l’Etat se rendent compte que l’égalité devant la loi et l’État de droit, commencent enfin à s’appliquer partout et pour tous, sans exception. L’avenir recommence à gagner une visibilité. À la suite de ces changements, le contraste dominante jusqu’à présent de mémorandum / anti-mémorandum est progressivement remplacé par de nouveaux conflits basés sur le problème social, institutionnel et productif du pays. Ces changements soulignent déjà un nouveau modèle en cours d’élaboration.

Mais il y a encore des résistances …

Au contraire. Nous sommes le fer de lance dans une «bataille de modèles alternatifs» qui commence à peine et concerne l’Europe entière. Les réactions les plus dures proviennent probablement de l’intérieur et des élites intérieures, les «enfants gâtés de l’histoire», pour utiliser la phrase d’un historien. Et le vrai problème de la période actuelle, est que d’une part ces changements sont encore fragmentaires, incomplets et incertains pour inspirer et assurer une base sociale populaire stable. D’autre part, ils ont activé les réflexes des représentants de l’ancien régime, tous ceux qui conçoivent la politique publique comme une menace.

Ce conflit entre les nouveaux et les anciens modèles et les corrélations autour de nouveau dipôle commencent à déterminer la dynamique d’évolutions.

*Yannis Dragasakis est Vice-premier ministre

Traduction : Athina Vlachaki