« Si elle ne change pas la zone euro mourra » Interview de Yanis Varoufakis au « Journal des rédacteurs »

« Si elle ne change pas la zone euro ne peut pas survivre », dit le ministre des Finances Yanis Varoufakis à Tassos Pappas et à Marios Christodoulou du « Journal des rédacteurs ».

« Si elle ne change pas la zone euro ne peut pas survivre », dit le ministre des Finances Yanis Varoufakis au « Journal des rédacteurs ». Selon lui aucun pays ne devrait intégrer une monnaie commune si fragile, surtout un pays si profondément déficitaire que le nôtre, mais « si nous essayons aujourd’hui de faire marche arrière, nous nous allons au devant de surprises désagréables ». Il fait remarquer que la Grèce peut s’en sortir sans un nouveau prêt, « à condition qu’il y ait une restructuration importante de sa dette», révélant que des discussions à ce sujet ont eu lieu en coulisses. Il a déclaré de façon catégorique que tout ce qui a été écrit à son sujet (« joueur », « amateur », etc.) n’a pas été prononcé à l’Eurogroupe et exprime son mécontentement que J.Dijsselbloem n’ait pas démenti les qualificatifs en question. Il qualifie les créanciers de « partenaires divergents », Schäuble d’ « adversaire politique important » et sa relation avec Tsakalotos d’excellente. Enfin, à tous ceux qui l’accusent de narcissisme il répond qu’ils confondent narcissisme et confiance en soi.

Je vous répète ce que beaucoup, qui ne sont pas vos adversaires politiques, ont dit: « Varoufakis est charismatique et intelligent, mais il parle trop. Et quand vous parlez tropet surtout dans un environnement médiatique hostile, les chacals vous dévorent ». Qu’en dites-vous?

Jusqu’à l’accord du 20 Février avec l’Eurogroupe, pour la conclusion duquel nous avons longtemps lutté, j’ai très peu parlé dans les médias et je me suis concentré sur la promotion des positions grecques à l’étranger. Je devais, en tant que ministre des Finances, démontrer l’échec du programme mémorandaire qui a dilapidé les énormes sacrifices du peuple grec en produisant la plus profonde crise sociale d’après-guerre en temps de paix. Par la suite j’ai eu l’obligation de présenter cet accord, d’en expliquer les avantages pour le pays et de repousser les interprétations utopiques et infondées. Il est vrai aussi que j’ai eu face à moi un environnement médiatique qui devenait de plus en plus hostile à mesure qu’approchait la fin de la période charnière que nous avons garantie le 20 Février.

Yanis Varoufakis avec les journalistes du "Journal des rédacteurs" Tassos Pappas et Marios Christodoulou | Marios Valasopoulos

Vous avez été accusé, principalement par vos adversaires, de narcissisme.

J’assure ceux qui ne tolèrent pas l’assurance avec laquelle ce gouvernement dit « non » aux politiques désastreuses de ces cinq dernières années qu’elle n’émane pas d’un quelconque narcissisme mais du mandat populaire que nous avons reçu le 25 Janvier.

Oui, mais un certain nombre de vos collègues européens ne semblent pas avoir une bonne opinion de vous « joueur », « amateur », « aventurier » … nous avons lu ce qu’ils ont vous ont dit à l’Eurogroupe. Lourdes accusations.

Elles seraient lourdes en effet si elles avaient été prononcées. Mais elles ne l’ont pas été! Le climat de l’Eurogroupe à Riga a été, sur le plan personnel, courtois. Au niveau politique, bien sûr, la position du gouvernement grec a rencontré une hostilité que même les dirigeants de l’UE nourrissent. Mais retenez ceci: cette hostilité ne s’est tournée ni vers moi ni vers le gouvernement. Elle a été créée et exprimée contre le peuple grec, qui continue, en dépit des politiques de mémorandum, à soutenir notre gouvernement.

Vous préférez discuter avec les types d’Exarchia qui vous ont insulté ou avec le président de l’Eurogroupe Jeroen Dijsselbloem, qui, selon certains, vous a insulté institutionnellement?

La discussion, qui s’est déroulée après une altercation et après une attaque pendant laquelle nous nous sommes sentis en danger, comporte un processus dialectique. On passe de la peur de la violence au dialogue. Cet événement m’a laissé avec des sentiments très positifs. Parce qu’à un niveau personnel, les choses sont très différentes. Les qualificatifs personnels qui ont été entendus et écrits à mon sujet lors du dernier Eurogroupe sont infondés et absolument faux.

Dijsselbloem ne les a pas démentis …

Cela m’a fait très mauvaise impression que J.Dijsselbloem n’ait pas réfuté ces qualificatifs, après une question positive qui lui était posée. Il ne les a pas réfutés, c’est à dire, en parlant de plus d’un débat crucial. Je pense que cela ne concorde pas avec ce qui s’est passé dans la salle de réunion et cette non concordance m’inquiète pour tout ce qui concerne la culture politique de cette procédure. Mais j’insiste, dans la salle mais aussi à un niveau personnel, c’est à dire dans les discussions qui ont eu lieu en marge de l’Eurogroupe, celles-ci ont été courtoises.

Selon certains articles vous avez dit aux jeunes à Exarchia « dans une semaine au plus on m’aura viré du gouvernement ».

Ce que j’ai dit est ceci: « moi je ne suis pas politicien, je suis un corps étranger en politique ».

Le journal «Bild» vous a qualifié de « communiste libertaire ». Vous, où vous situez-vous vous-même idéologiquement ?

Encore un exemple de journalisme « paresseux ». Ils se réfèrent manifestement à mon long article (qu’ils ont, selon leur tactique favorite, déformé grossièrement) publié par le journal anglais « The Guardian », et dans lequel je m’autodéfinis comme « marxiste libertaire ».

Qu’est-ce que cela signifie?

Je vous rappelle que Marx lui-même était particuièrement méfiant envers l’Etat et, surtout, il considérait que sur la voie de la société bonne et honnête, et puisque l’état va utiliser, pour dominer, les structures de pouvoir et d’absolutisme existantes, celui-ci devra s’auto-abolir en cédant la place à de nouvelles formes d’auto-organisation sociale et décentralisée. De ce point de vue, la critique des libertaires, mais aussi de ceux qui sont anti-pouvoir, me séduit. De l’autre, les libertaires ne parviennent pas à juger avec la même sévérité le pouvoir du capital sur les hommes (même sur les capitalistes eux-mêmes) – une critique que Marx présente si parfaitement. En résumé, sans Marx il m’est impossible de comprendre comment fonctionnent les sociétés de marché, alors que, dans le même temps, je considère comme une erreur de la gauche marxiste d’avoir, au début du XXème siècle, abandonné la notion de liberté (en la cédant aux néo-libéraux) en se focalisant sur la notion de justice et en se transformant elle-même en une tendance politique centrée sur l’Etat.

Pas mal de vos collègues économistes soutiennent que l’entrée de la Grèce dans l’UEM* fut une erreur, mais que c’en serait une plus grande de la quitter. Êtes-vous d’accord?

Je le dis depuis le début. Aucun pays ne devrait intégrer une monnaie commune si fragile, surtout un pays si profondément déficitaire que le nôtre. En même temps, et là encore je suis d’accord, c’est une chose de dire qu’il ne fallait pas y entrer et l’argument qu’il faut en sortir en est une autre. En d’autres termes, le chemin qui nous a conduit dans l’UEM n’existe plus – si nous essayons aujourd’hui de faire marche arrière, nous nous allons au devant de surprises désagréables.

Depuis le début de la discussion avec les partenaires le point de vue a circulé, au sein de SYRIZA également, que le programme de Thessalonique et le maintien du pays dans l’euro étaient des choses incompatibles, principalement en raison des rapports de force négatifs qui existent aujourd’hui dans l’Union européenne. Qu’en pensez-vous?

C’est la grande question pour tous les pays de la zone euro: y at-il un moyen de faire à nouveau de l’Europe, après l’éclatement de la crise de l’euro, un endroit commun de prospérité au lieu d’un piège d’austérité et de lutte contre l’inflation?

Bonne question. Y a-t-il une réponse?

Il y a des années, bien avant mon arrivée sur la scène politique, que je cherche à y répondre positivement – puisque la volonté politique existe. Je continue à croire que la réponse est positive. Reste à créer la politique d’alliance nécessaire pour mettre en œuvre une telle transition.

Vous croyez donc que si elle ne change pas la zone euro ne peut pas survivre.

Cette zone euro n’a aucun avenir si elle ne change pas.

La Grèce, de son côté, peut-elle s’en sortir sans un nouveau prêt?

Bien sûr qu’elle le peut. Une condition, cependant, est une restructuration importante de la dette.

Y a-t-il eu en coulisse des conversations au sujet d’un allégement substantiel de la dette?

Oui.

Les créanciers, de façon plutôt inélégante, ont demandé votre rétrogradation au sein du groupe de négociation. La mise en place Tsakalotos au poste de coordinateur vous met-elle sous tutelle?

Les créanciers voudraient que tout le gouvernement soit dévalorisé, du moins tant qu’il persiste à ne pas céder. Le Premier ministre, tous les ministres, la société dans son ensemble, nous refusons de nous conformer à ces dictats.


"La rumeur que j'aurais été désavoué et remplacé dans le processus de négociation est condamnée à s'éteindre à mesure qu'elle sera exposée à la lumière de la vérité", nous dit Yanis Varoufakis | Marios Valasopoulos

Pour ce qui est du Groupe Politique de Négociation, qui fonctionnait depuis le début et qui vient maintenant d’être institutionalisé officiellement, il est sous ma responsabilité, avec l’ami et camarade Euclide Tsakalotos en coordination avec d’autres instances (par exemple le parti, le groupe parlementaire, le Conseil des ministres, les groupes intervenant aux échelons techniques). C’est une revalorisation qui s’est produite. De nous tous. La rumeur que j’aurais été désavoué et remplacé dans le processus de négociation est condamnée à s’éteindre à mesure qu’elle sera exposée à la lumière de la vérité.

Formerez vous un bon binôme avec Euclide Tsakalotos?

Nous le formons déjà. Depuis longtemps maintenant. Permettez-moi de vous rappeler que depuis mon premier voyage en tant que de ministre des Finances, Euclide m’accompagne. Je dois vous dire que lors de nos rencontres avec mes homologues son aide a été efficace et avec joie nous avons tous deux pris conscience combien nous fonctionnions de façon complémentaire. Pour vous le dire plus simplement: rien n’a changé. Si bien que ceux qui veulent saper le gouvernement auront beau s’efforcer de créer des dissenssions entre nous et un syndrome de compromission, ils ne réussiront pas.

Si vous aviez à choisir entre un acte de crédit (non versement de mensualités) et un acte politique (non versement des salaires et des retraites) que choisiriez-vous?

Nous nous efforçons d’obtenir un accord qui éliminera ce désastreux dilemme.

Si nous allons vers un nouvel accord, nous recevrons encore de l’argent sur la base d’un nouveau mémorandum? Y a-t-il un moyen de l’éviter?

Ce que nous recherchons c’est que cet accord rende la dette grecque et l’économie sociale grecque à nouveau viables. À cette fin, nous élaborons un Nouveau Plan pour la Croissance et la Relance de la Grèce – une vue complète et réaliste pour une sortie définitive de la crise d’une Europe qui se développe. Nous présenterons ce nouveau projet très très prochainement.

Quand vous discutez avec les partenaires avez-vous l’impression qu’ils sont des partenaires, des amis, des alliés ou des adversaires?

Des partenaires divergents. Des partenaires qui agissent sous le régime de la peur créée d’une part par la crise et de l’autre par un « règlement » de la crise que nous savons tous, au fond, être instable et prêt à mener vers de nouvelles « mésaventures ».

Selon nous, l’attitude de la social-démocratie européenne est regrettable. Pourquoi la social-démocratie s’est-elle rendue sans conditions au néolibéralisme?

Avant les années 90, la social-démocratie européenne a vraiment tenté, dans une certaine mesure, de redistribuer les revenus via le renforcement des structures sociales, des conventions collectives, des salaires minimum. Mais, depuis les années 90 et par la suite … elle s’est « modernisée ». De nouveaux cadres, par admiration (certains mandatés) pour l‘univers mondial de l’emprunt, ont apporté et adopté la nouvelle pratique des sociaux-démocrates présents partout: un état social avec de l’argent toxique (c’est à dire une part des superprofits des marchés financiers, que les sociaux-démocrates eux-mêmes ont aidé à fonctionner sans contrôle). L’argent coulait à flots, conduisant la social-démocratie à perdre sa capacité critique avec laquelle elle « voyait » parfois combien problématiques sont les marchés sans entraves de l’argent, du travail et des biens fonciers.

Et vint le krach de 2008 …

Donc quand est survenu le krach de 2008, la social-démocratie a été emportée par la bulle qui a éclaté, sans résistance aux exigences de sauvetage du le système financier international qui s’effondrait, et dont les valeurs s’étaient embrasées de multiples façons. Ayant perdu à la fois sa capacité d’analyse et son éthique/morale, elle s’est intégrée dans la « logique descmémorandums » et depuis lors se détériore chaque jour.

« Wolfgang Schäuble est un adversaire politique important »

Nous avons été impressionnés votre opinion que Schäuble est un intellectuel. Il ressemble plutôt à un comptable cynique, sans sensibilités sociales, c’est à dire à un néolibéral fanatique.

Du côté économique théorique , M. Schäuble ne peut être qualifié que d’ « ordolibéral » – une école de pensée économique purement allemande, qui combine le libéralisme, l’attachement à des « règles » décidées à l’avance et à l’idée d’une économie sociale, toujours dans le cadre de la démocratie chrétienne. Plus généralement, je suis en désaccord avec vous sur la qualité de l’homme. M. Schäuble a profondément réfléchi et a participé lui-même, avec brio, aux accrochages pour la construction de l’Europe. Je suis profondément en désaccord avec lui, mais je ne me rangerai pas aux côtés de quiconque rabaissera un de mes adversaires politiques si important.

*Union Économique et Monétaire de l’Union Européenne

Traduction Frederique Bouvier

source « Journal des rédacteurs » efsyn.gr