Les prochains Cent-Jours .Quelle stratégie économique doit poursuivre Syriza

Quelle stratégie économique doit poursuivre Syriza, étant donné la position de la Grèce dans la zone euro ?

par Catarina Príncipe et George Souvlis

Alors que l’accord-pont avec l’Eurogroupe approche de sa date d’expiration, le conflit entre les « institutions » européennes et le gouvernement grec se tend.

La semaine dernière, Jacobin a rencontré Elena Papadopoulou pour mieux comprendre la dynamique entre l’économie grecque et l’Union européenne (UE), le rôle de l’Allemagne et des Etats-Unis, et la stratégie de Syriza pour les négociations en cours.

Nous voulions saisir en particulier non seulement la façon dont les structures d’unification monétaire européenne ont produit des résultats différents dans les différents pays – en fonction de leurs structures économiques et politiques – mais aussi comment elles ont créé des rapports centre-périphérie à l’intérieur de l’UE.

Elena Papadopoulou est une économiste actuellement conseillère économique auprès du ministre grec des affaires économiques internationales. Elle est également membre du conseil d’administration de l’Institut Nicos Poulantzas et rédactrice de l’édition grecque de transform!. Il s’agit ici de la deuxième interview d’une série d’entretiens que Catarina Príncipe et George Souvlis mènent à Athènes pour Jacobin.

Dans les relations tendues entre la Grèce et l’Union européenne, comment décririez-vous le processus de néo-libéralisation de l’économie grecque ? Est-ce un processus essentiellement imposé de l’extérieur ou venant aussi de l’intérieur ?

Dans cette conjoncture, il est important de noter comment les différents pays européens se sont développés sur le plan économique avec leur participation à l’UE et à la zone euro. Ce devrait être notre point de départ pour tester la validité de l’argument selon lequel la Grèce est un cas atypique dans le processus d’unification «économique et monétaire européenne – un cas exceptionnel – comme on l’a présenté dans le contexte de la crise actuelle.

Pour cela, nous devons regarder l’histoire du néolibéralisme en Grèce et en Europe. C’est la ligne rouge qui relie la crise de la dette publique grecque à la crise bancaire irlandaise, à celle de l’immobilier espagnol et à la stagnation française et finlandaise. En reliant l’ensemble de ces pièces, on peut comprendre pourquoi et comment les relations économiques, sociales et politiques au sein de l’UE se sont, comme vous le dites, tendues.

Ce que défendait la gauche en Grèce longtemps avant l’éclatement de la crise de 2010, c’était la nécessité de remettre en question les positions des principaux tenants de l’économie néoclassique et de la théorie des choix publics : ce qui n’allait pas en Grèce c’est qu’elle n’avait jamais été un pays capitaliste pleinement développé, qu’elle ne s’était suffisamment modernisée, qu’elle n’avait jamais été assez libéralisée, et qu’elle avait été prise au piège d’intérêts qui ont oeuvré au sein de l’Etat et ont bloqué les aspirations et le potentiel du secteur privé dans un cercle vicieux inefficace. L’argument se prolonge donc, ce sont des intérêts venus de l’intérieur qui ont fait sombrer le secteur privé et l’économie grecque dans son ensemble.

En étudiant les preuves, on se rend compte que ce n’est en réalité pas le cas. Le néolibéralisme a tracé son chemin dans l’économie grecque depuis le milieu des années 1990 avec les privatisations, la déréglementation du marché du travail, la réduction de la fiscalité des entreprises, etc. Tous les piliers fondamentaux de ce qu’est le néolibéralisme étaient là. Donc, l’argument de l’exception basée sur le « fait » que la Grèce n’a pas suivi l’exemple de ce qu’ont fait les bons pays capitalistes n’est pas recevable.

Pour en revenir à la question de savoir si le néolibéralisme est venu de l’extérieur ou de l’intérieur, la réponse est que le néolibéralisme, et les forces politiques et économiques qui le préconisent, ont profondément remodelé l’économie grecque, comme ils ont remodelé toutes les autres économies européennes au cours des dernières décennies.

Les raisons pour lesquelles la crise en Grèce a été plus aiguë qu’ailleurs doivent être examinées à la lumière des caractéristiques spécifiques que revêt le capitalisme dans différents contextes nationaux. Nous ne devons pas sous-estimer ces caractéristiques. Nous ne devons pas non plus éviter d’aborder les problèmes chroniques de l’économie grecque, de l’Etat grec, et de l’administration publique grecque. Mais pour aborder ces questions, nous ne devons pas confondre les lignes de causalité, et nous devons être clairs sur leur nature.

Ainsi, bien que la tendance au néolibéralisme soit similaire dans l’Union européenne, il existe des différences selon les structures politiques et économiques de chaque pays, et selon la place qu’ils occupent dans la relation centre-périphérie.

Nous devons parler de la zone euro comme d’une zone monétaire globale – pas seulement dans le contexte de cette crise. Et nous devons relire la bibliographie des années passées qui montre que le type d’unification économique poursuivi par l’Europe signifiait seulement travailler en périodes de conjoncture favorable. Ce qu’il en est advenu c’est que la zone euro a manqué de l’un des éléments indispensables pour une union monétaire réellement viable : la convergence économique en termes réels.

Ce qui est devenu clair, surtout pendant les années de la crise, c’est que le processus inverse a été mis en branle : une divergence tendant à créer une structure centre-périphérie, manquant dans le même temps de mécanismes de transferts fiscaux et de rééquilibrage des comptes courants.

Avec cela à l’esprit, pouvez-vous préciser le rôle de l’Allemagne aujourd’hui et au cours des dernières décennies ?

L’une des accusations les plus communes contre le paradigme allemand est que, depuis les années 1990, elle a fondé ses gains de compétitivité sur ce qu’on appelle la « modération salariale ». Cela a permis à l’Allemagne de créer une économie orientée vers une exportation forte, présentée dans le même temps comme un modèle pour tous les autres pays européens.

Le problème avec ce modèle est qu’il n’est pas applicable dans une zone économique fermée relativement grande. En d’autres termes, lorsque le volume des transactions effectuées au sein de l’UE constitue une grande partie du total des transactions des pays participants, tout le monde ne peut pas avoir un compte courant excédentaire.

Cela signifie que lorsque l’Allemagne professait que tous les autres pays devaient suivre l’exemple de son succès, elle savait que cet argument était suicidaire, et en même temps, alors que sa demande interne n’était pas assez forte pour absorber les exportations d’autres pays, que l’avantage serait en permanence de son côté. Ainsi, le problème n’est pas que l’Allemagne exporte trop : il est que sa demande intérieure est trop faible pour soutenir suffisamment les importations en provenance d’autres pays.

Pour être juste, cependant, il faut noter que le succès du modèle de croissance tiré par les exportations de l’Allemagne n’était pas entièrement dû à « la modération salariale ». Des études du marché du travail allemand suggèrent qu’il y a beaucoup de dualisme, par exemple entre les salaires du secteur public et ceux du secteur privé orientés vers l’exportation, ainsi qu’un grand marché des services déréglementé ayant beaucoup de précarité et d’insécurité.

Parallèlement, l’Allemagne conserve de nombreux outils de développement qui ont été détruits en Grèce pendant les années de crise dues à une dévaluation interne horizontale aveugle, – parmi lesquels les petites banques à objectif spécifique, les banques coopératives ou de développement, etc. Donc, dans notre cas, ce à quoi semble inviter l’Allemagne est : « Faites ce que je dis, mais ne faites pas ce que je fais. »

Quel est le rôle des Etats-Unis dans tout cela?

Depuis longtemps maintenant, les États-Unis affirment que l’Europe ne fait pas son travail pour sortir l’économie mondiale de la crise. Et il est vrai que, durant ces dernières années, les États-Unis ont poursuivi une politique budgétaire et monétaire beaucoup plus expansionniste que la zone euro.

On pourrait penser que cela se reflèterait dans la position du Fonds monétaire international – en particulier dans le cas de la Grèce – qui pourrait agir comme un levier pour en finir avec l’austérité et avancer vers une stratégie davantage axée sur la croissance et impulsée par l’investissement. Malheureusement, à cet égard, même la discussion « multiplicateur » (la sous-estimation du préjudice budgétaire causé par les politiques d’austérité) ne débouche pas sur un changement global de regard – ou une intervention active à ce sujet.

Quelles remarques pouvez-vous faire sur le cadre conceptuel de l’austérité et les raisons pour lesquelles il ne peut pas générer de reprise économique ?

La politique d’austérité a été basée sur le concept théorique de « contraction expansionniste » articulé à des arguments économiques, politiques et moraux. L’argument de base de ce concept n’a rien de nouveau. Un débat similaire a eu lieu pendant la Grande Récession des années 1930 avec ce qu’on a appelé les « théoriciens de la liquidation », ainsi que lors de la crise des années 1970.

L’histoire a emprunté un parcours similaire : certaines économies vivent au-dessus de leurs moyens et elles ont donc besoin de suivre une stratégie de consolidation budgétaire et de destruction créatrice. Dans le cas de la Grèce – sans dévaluation réelle ou politique monétaire expansionniste – ce que nous avions à la place de la contraction expansionniste était, en fait, la contraction « contractionniste ».

Ce que nous devrions avoir appris en termes théoriques et politiques, dans les années 1930 et à partir du tournant keynésien, c’est que dans une crise structurelle, il n’y a pas de mécanisme de marché automatique de rééquilibrage économique. Comment pourrions-nous oublier que le marché ne peut pas nous ramener au plein emploi sans une intervention de l’Etat, sans des investissements publics qui peuvent relancer un cercle vertueux et sans l’existence d’outils qui aident au développement, tels qu’une politique industrielle globale ?

Au cours des cinq dernières années, la Grèce est revenue des décennies en arrière en termes économiques avec des pertes énormes en termes de capacités productives et humaines. Sans un choc positif, son équilibre temporaire pourrait se transformer en plongeon à long terme au fond du gouffre.

Le concept de dévaluation interne a montré ses limites : la Grèce ne peut pas espérer gagner en compétitivité par le dumping salarial ; c’est une stratégie dépourvue de sens. Au contraire, la Grèce a besoin de reconstruire sa base productive en termes de qualité et de diversité concernant ses formes de production, en l’associant à ses capacités sociales, sa dynamique humaine instruite, hautement qualifiée, et en tirant les enseignements des expérimentations très créatives des initiatives auto-organisées, sur la base des communs qui se sont développées dans tout le pays au cours de ces années.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Quelle est l’approche de Syriza concernant les problèmes au sein de l’UE et de la zone euro et quelle est sa stratégie pour les négociations en cours ?

Le tournant néolibéral de l’UE est passé par un processus graduel de délégitimation sociale depuis de nombreuses années maintenant. Ce processus (accentué par la crise) a été particulièrement aigu en Grèce et a provoqué un changement politique majeur contestant la voie empruntée.

L’objectif de Syriza, avant l’élection du 25 janvier et jusqu’à aujourd’hui, était de donner un contenu à « changer la Grèce, changer l’Europe ». Compte tenu de la constellation actuelle, cela peut paraître un projet irréaliste. Mais si nous pensons au cœur des problèmes et à la gravité de la situation, économiquement et (peut-être plus sérieusement encore) politiquement, nous ne pouvons pas l’éviter en nous contentant de donner un coup de pied à la cannette sur la route.

Il faut aborder des questions importantes : le processus d’unification monétaire, compte tenu des structures économiques différentes dans les différents pays participants, est-il vraiment viable? Peut-il aller de l’avant ? Sinon, dans quelles conditions et avec quelle stratégie peut-on le transformer ?

À mon avis, ce dont la gauche en Grèce et en Europe ont besoin de discuter à ce stade, est de savoir comment développer une stratégie globale en faveur de la solidarité économique, contestant le modèle économique de la monoculture du secteur privé sur le marché, créant des mécanismes alternatifs de transferts fiscaux, reliant les objectifs économiques avec la protection sociale et la justice sociale, etc.

En ce sens, la responsabilité de Syriza est de mettre l’ensemble de cet agenda sur la table, d’impliquer tout le monde dans le problème, de faire comprendre que ce n’est pas exclusivement un problème grec, que nous devons cesser de regarder ailleurs et de donner un coup de pied à la cannette sur la route. C’est une partie de la stratégie. L’autre partie est d’accomplir vraiment au sein de la Grèce des réalisations qui sont parties intégrantes de la solution.

Le problème est que les institutions européennes et les élites politiques européennes ne sont pas honnêtes sur les failles du projet. Cela les amène à nier le fait que ce soit une occasion pour l’ensemble de l’Europe de faire un retour sur elle-même et en même temps de permettre à la Grèce d’appliquer des politiques qui prouvent que d’autres moyens existent.

Dans la courte période de l’accord de transition, l’objectif de Syriza doit être de maintenir ses lignes rouges, en poursuivant dans le même temps un programme de gauche qui relie mesures à court terme avec des politiques à moyen terme qui conduisent à la transformation sociale.

Dans le même temps, il doit convaincre – à l’intérieur et hors de la Grèce – que l’application de ce programme est indispensable pour la survie et le développement de la Grèce, et que si le gouvernement le poursuit, c’est parce que toute autre chose détruirait la société .

A la fin de cette courte période, nous devons être sûrs d’avoir fait des progrès sur les deux fronts : d’une part continuer à poser la question des impasses politiques et économiques de la zone euro, en tenant compte de tous les faits qui montrent que c’est réellement le cas, et de l’autre, en impulsant un véritable agenda de gauche afin que notre base sociale puisse être rassurée sur le fait que nous ne renoncerons pas à ses intérêts.

Apporter l’équité, l’égalité, et l’espoir pour la Grèce de sortir du cercle vicieux de l’austérité est la seule ligne directrice crédible pour le gouvernement, non seulement pour la période de négociation, mais pour l’ensemble de son mandat.