Grèce : Osons imaginer et, si nécessaire, réaliser la rupture. Quelques notes sur les négociations avec l’Eurogroupe, par Elias Chronopoulos

Source: http://tlaxcala-int.org/article.asp?reference=14692

Traduction:  Christine Cooreman

Les créanciers ont tenté d’enfermer le gouvernement grec sur un sentier suicidaire : d’une part, en assurant qu’il y aura un « compromis honnête » et, d’autre part, en appliquant la torture de la goutte concernant les liquidités, sans pour autant céder quoi que ce soit. Au lieu de céder, en réalité, ils ont veillé à constamment remettre à plus tard le moment du compromis, en exigeant toujours plus, en minant toute perspective d’un accord honnête et en obligeant le gouvernement grec à céder tandis qu’eux-mêmes, restaient immuables.

Disons-le haut et clair : les créanciers n’avaient et n’ont toujours aucune stratégie de « compromis honnête », contrairement au gouvernement grec. Pire encore, la difficulté du gouvernement grec à envisager la réalité d’une rupture possible, rendait les « institutions » toutes-puissantes, leur permettant de faire preuve d’un maximum de rigidité.

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Les deux armes du gouvernement grec et le processus de neutralisation

Qu’est-ce que le gouvernement grec avait à opposer à tout cela ?
1. En premier lieu, la terrible réalité créée par la crise humanitaire, en Grèce. Les luttes que le peuple grec a menées tout au long de ces années et l’exigence de respecter le verdict populaire. Un soutien populaire particulièrement large en Grèce – mais aussi la déception causée par la politique d’extrême austérité parmi les peuples d’Europe, les mouvements et les intellectuels du monde entier.
2. En outre, les effets géopolitiques et économiques probables résultant d’une rupture au sein de la zone euro, des effets à l’impact puissant sur l’économie européenne et mondiale.
Au premier mois des négociations, l’avantage du rapport de forces interne était crucial et a déterminé le débat, tant en Grèce qu’au niveau mondial. Mais, alors que l’on s’attendait à ce que la victoire électorale de SYRIZA libère des forces politiques européennes au niveau des gouvernements, en réalité, le résultat du 25 janvier fut abordé de manière contradictoire. Des dirigeants européens, tels que Renzi et Hollande, que la politique anti-récession arrangeait bien, n’étaient pas d’accord avec les positions du gouvernement de gauche concernant les questions sociales. D’autres, tels que Rajoy et Coelho, avaient des raisons politiques et idéologiques de rejeter la rhétorique du gouvernement grec contre les mémorandums.
Du point de vue géopolitique, quelques-unes des ouvertures du gouvernement étaient réussies mais ne pouvaient pas, à elles seules, soutenir quelque stratégie alternative convaincante. D’une part, à cause de la mondialisation, c’est-à-dire du fait qu’aucun pays ne peut tenir « de ses propres forces » contre le capitalisme mondialisé. Et, d’autre part, parce que les intérêts d’État des pays qui équilibreraient les pressions au sein de l’UE dictent l’apport de garanties intenables en échange de toute aide possible.
Ce décor étant planté et, alors que peu avant le 20 février, la liquidité des banques grecques atteignait un point limite à cause des décisions déterminantes adoptées par la BCE, la deuxième arme du gouvernement était neutralisée. Dans ces conditions, l’on opta pour le compromis et l’accord difficile dans l’Eurogroupe.

Les possibilités existent toujours

Depuis, la seconde arme demeure neutralisée, tandis que la première est progressivement affaiblie. En effet, pour que les négociations avancent, le côté grec « devait » (comme conseillaient les « bons flics » du moment) baisser le ton et entrer dans le cadre de discussion défini par les créanciers. Un rôle crucial fut joué dans ce sens par l’entreprise particulièrement bien organisée et méthodique de « déstructuration » du gouvernement grec et de ses cadres, mission menée par les élites politiques, financières et journalistiques. Comme prévu, le gouvernement grec ne disposait ni de l’expérience ni des moyens de mener cette bataille inégale.
Ainsi, le peuple grec a vécu, une fois de plus, l’éternelle campagne de « révélations journalistiques » : les médias présentaient les (rumeurs concernant) les mesures qui allaient être prises, de manière à ce que, une fois de plus, l’image plus globale de l’opposition stratégique à l’austérité soit noyée. En même temps, la situation amenait à l’affaiblissement du soutien populaire au gouvernement, c’est-à-dire, d’une des deux principales armes de celui-ci.
Mais les possibilités qui existaient depuis existent encore aujourd’hui. L’exemple le plus caractéristique : la loi sur la crise humanitaire. Bien qu’elle ait été lamentablement dénoncée par les créanciers comme « action unilatérale » susceptible de mettre fin aux négociations, la partie grecque n’a pas hésité à rendre publique l’incroyable attitude des créanciers et à avancer avec détermination, les amenant à se replier. Il en alla de même à propos des 100 tranches [paiement échelonné des dettes au fisc, NdT] : les créanciers n’en voulaient pas, mais, pour le gouvernement grec, c’était un souffle de liquidités qui soulagerait provisoirement ses bases sociales et le rendrait, lui-même, moins vulnérable aux pressions des créanciers.
Ces exemples ne sont pas les seuls – mais ils devraient être plus nombreux : la loi sur le rétablissement des conventions collectives et le rétablissement du salaire minimum devra être poursuivie dans la même logique, de sorte que la gauche renforce ses liens avec les forces sociales qu’elle veut représenter. Et encore, d’autant plus que les créanciers n’auraient pas de raison de réagir négativement, l’on aurait pu légiférer et instituer des mesures contre la corruption, pour l’impôt sur la grande fortune et contre l’évasion fiscale.
Ce qui, dans tous les cas, importe le plus c’est que le chaque geste du gouvernement rende visible l’alternative à l’austérité. Les différentes listes de réformes, à commencer par celle du 24 février, ne décrivaient pas quelque plan radicalement différent : dans le meilleur des cas, elles conservaient les mesures anodines pour les deux côtés ou se limitaient à « l’imprécision créative ».

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Le conflit inévitable

Les adversaires (et non pas « l’adversaire », puisque le bloc des créanciers n’est pas uni) sont nettement plus puissants : les structures de l’UE et les organismes supranationaux du capital financier dans leur ensemble, créent un rapport de force négatif pour la gauche. Mais cela n’implique pas qu’il soit inévitable de renoncer. Bien au contraire. C’est pourquoi ce serait impardonnable de renoncer au caractère conflictuel de la négociation. Les différences avec les créanciers sont d’une importance stratégique : le dialogue exhaustif ne suffit pas pour trouver un lieu commun. Encore moins si, comme l’a maintes fois souligné Euclide Tsakalotos [ministre suppléant chargé des Relations économiques internationales, remplaçant de Varoufakis comme chef des négociateurs grecs avec l’Eurogroupe, NdE], les créanciers ont donné une interprétation très restrictive de la « flexibilité » accordée par l’accord du 20 février, refusant systématiquement de discuter de changements de l’ancien accord ou de propositions adoptant une logique différente. C’est pourquoi, ce n’est qu’à travers le conflit qu’il serait, peut-être, possible de trouver un lieu commun pour un « compromis honnête ».

Les cinq scénarios probables (ou improbables)

Avant l’élection du 25 janvier, les cinq scénarios probables (ou improbables) en cas de victoire de SYRIZA étaient les suivants :
  1. Le scénario absolument optimiste : les créanciers disent que nos propositions sont excellentes, sont fâchés de ne pas y avoir pensé plus tôt et tombent d’accord avec le gouvernement grec.
  2. Le scénario du compromis honnête : les deux parties acceptent (ou sont obligées d’accepter) qu’une solution mutuellement profitable est nécessaire et procèdent à des concessions mutuelles.
  3. Le scénario Lula : le gouvernement grec accepte une solution pénible de manière à clore le programme et, ensuite, après l’avoir achevé, met en œuvre sa propre politique.
  4. La pleine intégration du gouvernement grec dans le cadre des mémorandums.
  5. La rupture : le gouvernement grec cesse de rembourser les créanciers et retourne progressivement à une monnaie nationale, s’il n’y a pas de concession ni de « compromis honnête ».

Des scénarios aux possibilités

Le 1er scénario est quasi-impossible – bien que, avant les élections, SYRIZA ait agi comme s’il le considérait possible. Depuis les élections, le gouvernement se déplace entre le 2e et le 3e. Le 4escénario est celui poursuivi par les créanciers, en combinaison avec une déstabilisation du paysage politique qui créera de nouvelles formations.
Toutefois, le 5e scénario est le plus crucial – bien que, malheureusement, ce soit le moins débattu, y compris par ses prétendus adeptes. Ceux-ci, tout en le proclamant, ne l’ont pas planifié et ne sont pas prêts à le soutenir, si le moment venu arrive. Mais aussi, chaque fois qu’ils le défendent, ils n’arrivent pas à quitter la logique du développement capitaliste. Bien entendu, pour être justes, la responsabilité incombe principalement à ceux et celles qui ne veulent même pas y penser –et encore moins, en discuter.
Mais, sans plan élaboré concernant le 5e scénario, à chaque ultimatum, le gouvernement grec sera encore plus mis au pied du mur. Un exemple caractéristique est celui du référendum. Alors que plusieurs cadres du gouvernement laissaient ouverte la question d’un référendum si les créanciers ne reculent pas, à la dernière conférence de l’Eurogroupe, plusieurs acteurs institutionnels de l’UE se sont efforcés de désactiver cette option en retournant la pression contre la partie grecque en faisant pression ou, simplement, en faisant preuve d’indifférence.
Il fut un temps ou Yanis Varoufakis disait que si l’on n’imagine pas la rupture, on n’arrive pas au compromis. Et, bien entendu, il avait parfaitement raison. Mais il est apparu dans la pratique que le gouvernement n’était pas sûr de vouloir aller juqu’à la rupture. Par conséquent, la phrase était incomplète. Pour être complet, il eût fallu dire : si l’on n’imagine pas la rupture, on n’arrive pas au compromis mais, étant donné que cela ne garantit pas l’obtention d’un compromis, outre le fait d’imaginer la rupture, il faut également être prêt à la réaliser.

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Une tragédie grecque : Angela Merkel et l’opération de sauvetage de l’euro
Dietmar Reinhard, Allemagne

Et maintenant ?

Mais que signifierait la rupture ?
Il convient, en premier lieu, de souligner que du point de vue politique, juridique et technique, le côté grec ne sera jamais parfaitement prêt pour une option de conflit. Mais, chaque jour qui passe, l’on peut être encore plus prêt. Dans un premier temps, admettre l’impossibilité de rembourser la dette aura des effets sur l’économie grecque : à cause des problèmes que cela créera tant aux banques grecques qu’aux importations.
Et, dans un choix de conflit de ce type, la pression des créanciers et la résistance du gouvernement dépendront surtout des facteurs suivants :
a) des effets probables sur les obligations du Sud européen sur les marchés financiers en général ;
b) du degré d’appui et de mobilisation de la société grecque ;
c) du degré de progrès dans la démocratisation de l’État, du contrôle sur le dispositif de l’État, du renforcement de la démocratie à la base (sur les lieux de travail, dans les écoles et à l’Université, au niveau local et régional), mais aussi du contrôle sur les banques, y compris par le biais de mesures peu catholiques ;
d) de la possibilité de transformer le grand problème du chômage pour l’utiliser dans un modèle de production à intensité de travail ;
e) du mouvement international de solidarité.
Alors que le délai de résistance sera déterminant, le temps coulera négativement à l’intérieur du pays – d’où la nécessité d’être prêts à passer à une autre monnaie. Plus nous serons déterminés pour la deuxième étape de la rupture, c’est-à-dire la sortie de l’euro, plus il deviendra probable que les créanciers acceptent quelque compromis honnête, étant donné que la pression et le coût commenceront à passer de leur côté. Bien entendu, l’on ne peut épuiser la réalité en l’analysant – et personne ne peut exclure le démarrage d’une deuxième phase.

Mais que signifierait le passage à une autre monnaie ?

Alors que le choix de la transition à une autre monnaie est difficile, dans le débat public cette option est exagérément dramatisée.
Les questions d’ordre politique, technique et monétaire conduiraient à une dévaluation interne par le biais de la monnaie et, par conséquent, à une baisse du PIB pouvant atteindre 12% dans la première année. Il s’agit, de toute manière, d’un « ajustement » difficile, d’autant plus qu’il concerne une société qui a déjà perdu 25% de son PIB au cours des cinq dernières années. En outre, il sera difficile que les effets de ce choix ne concernent pas principalement les faibles revenus – chose qui rend encore plus impérative l’élaboration d’un modèle de production différent. À cela faut-il encore ajouter les diverses spéculations auxquelles certains secteurs du capital sont susceptibles de s’adonner. Dans un pareil cas de figure, le gouvernement devra intervenir constamment pour soutenir les plus faibles.

Les perspectives du lendemain de la rupture

Toutefois, après la première année, il est très probable que l’économie grecque pourrait exploiter les avantages du premier pays ayant quitté une union monétaire ou, formulé autrement, un système de parités de change fixes. L’économie suivra très probablement une courbe en « J » inversé. Cela signifie que la chute initiale sera suivie d’une montée supérieure en durée et en volume.

La monnaie nationale ne constitue pas, à elle seule, une politique alternative

Mais, soyons clairs : cela n’aurait aucun sens pour la gauche de soutenir le scénario de la drachme pour soutenir la croissance par le biais de la dévaluation. Pareil scénario n’aurait de sens qu’en tant qu’ultime moyen de quitter les restrictions asphyxiantes imposées par le cadre néolibéral de la zone euro si celui-ci se montre (et il le fait déjà) aussi rigide que nous le pensons. Ce scénario n’a de sens que s’il est destiné à appliquer une politique qui offrira une autre perspective aux forces sociales que la gauche veut représenter. En deux mots, pour qu’il soit un véritable choix alternatif face au néolibéralisme, le changement de monnaie devra être conçu comme un champ où il est possible d’exercer une politique de gauche : et non pas comme une politique de gauche, à lui seul.

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La participation du plus grand nombre et la défense des travailleurs sont cruciales

Ce qui précède présuppose le soutien et la mobilisation du facteur populaire – ce qui, à son tour, présuppose que ne soit pas mésestimé le rôle que SYRIZA a joué jusqu’à présent et qu’il peut jouer dans l’avenir. Par conséquent, le parti en tant qu’organisateur de l’alliance populaire qui a porté SYRIZA au gouvernement (et pas simplement au niveau de ses cadres), doit non seulement être informé mais, de plus, doit participer à l’élaboration de la proposition finale du gouvernement grec.
Un référendum posant une question claire, la description sincère de la situation et la publicité sur les désaccords constituent un pas nécessaire – non pas vers la sortie héroïque mais en tant que moyen permettant de confirmer le mandat populaire et en tant que tremplin vers un nouveau cycle de négociations.
Un second pas, dont l’importance est aussi vitale, est la prise immédiate d’initiatives législatives, à commencer par le projet de loi sur les droits sociaux – poser des choix qui montreront clairement en faveur de qui agit le gouvernement grec et à qui il cède du pouvoir. Enfin, dans le cadre des négociations, il faut soulever, expressément et immédiatement, la question de la non-viabilité de la dette. Si cela ne fait pas partie de l’accord, le compromis honnête est exclu : dans quelques mois, nous aurons très probablement besoin d’un nouvel accord, avec tout ce que cela implique.

Une question fondamentale

De ce qui précède, il résulte une question fondamentale concernant la stratégie politique suivie par SYRIZA jusqu’à présent : l’Union européenne est-elle transformée ? Une gouvernance de gauche est-elle possible dans le carcan du capitalisme mondialisé ? La réponse est peut-être. Bien qu’il ne soit pas possible de conclure ce débat en une seule phrase, le « peut-être » signifie que rien n’est certain. Il n’existe que des possibilités dont seule l’issue de la lutte des classes peut juger.

En conclusion : qu’est-ce qui maintient en vie la cause de la gauche européenne?

La voie de la rupture est celle de la dignité pour la gauche, qu’elle conduise à un « compromis honnête » ou à la rupture définitive. Sans se faire d’illusions quant aux effets probables au niveau mondial, en ayant conscience du risque de dissolution de la zone euro et de montée des nationalismes, dont nous avons parlé dans le passé – mais, aussi, sans illusions sur le fait que le changement de monnaie constituerait une politique à lui tout seul ou qu’ un petit pays serait en mesure de se confronter au capitalisme mondialisé et aux marchés.
Si les dirigeants européens décident de briser l’espoir et SYRIZA, s’ils sont disposés à montrer cyniquement leur dégoût envers la démocratie, si, en fin de compte, ils se montrent indifférents aux impacts mondiaux, SYRIZA n’est pas là pour assumer leurs responsabilités.
Dans tous les scénarios, à l’exception de celui du compromis malhonnête et de l’intégration des mémorandums, la cause de la gauche demeure vivante.

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Effigie de Cornelius Castoriadis et Socrate en filigrane pour le billet de 50 « nouvelles drachmes » conçu par l’artiste grec Pavlos Vatikiotis