Editorial « Cahiers de la santé publique et de protection sociale » N°17 par le Dr Michel Limousin

Nous publions l’Editorial « Cahiers de la santé publique et de protection sociale » N°17 par le Docteur Michel Limousin, rédacteur en chef de la Revue, président de la FNFCEPPCS (Fédération Nationale de Formation Continue et d’Évaluation des Pratiques Professionnelles des Centres de Santé), avec l’accord de son rédacteur. L’éditorial de ce numéro est consacré au NON retentissant (61,3%) que le peuple grec a répondu au chantages de la Troïka, contre l’austérité et la tyrannie de la dette, le 5 juillet 2015.

Moment historique du parcours des peuples européens, grand moment de la Démocratie, ce NON n’a hélas pas encore trouvé son expression politique, économique, sociale ni n’a obtenu satisfaction des revendications dont il s’est fait la caisse de résonance. Un nouveau mémorandum d’austérité a été imposé au peuple grec par un accord entre la Troïka et le gouvernement grec, extorqué par le chantage de l’asphyxie financière et de toutes les menaces imaginables, explicites ou implicites. Il s’agit bien d’un coup d’Etat contre la volonté populaire, exprimée par voie démocratique et légitime, dont l’Europe portera les conséquences, à mon avis, encore très longtemps.
Emmanuel Kosadinos
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Éditorial N°17

OXI

La Grèce a occupé les médias durant tout le mois de juin et de juillet. L’affaire n’est pas banale en Europe. Imaginez : un pays qui se prononce librement, démocratiquement contre la politique d’austérité que lui imposent les dirigeants néolibéraux de l’Europe et du monde. Un pays qui tient tête, qui ne renonce pas. Qui dit « Oxi », ce nouveau mot que nous ne connaissions pas. Un pays frère, à l’origine même de l’Europe et inventeur de la démocratie, menacé d’être viré de l’Europe politique ! « Europè » (ευρωπη) pourrait provenir de deux mots grecs : eurýs et ṓps. Le premier, εὐρύς, signifie large ou vaste; le second, en grec ancien ὤψ, signifie soit regard, soit œil‪. Le terme signifie « [celle qui a] de grands yeux » et devient un prénom féminin. Là, on peut dire que les politiciens libéraux tenant du Grexit ont manqué de vision : ils n’ont vu ni loin, ni large.

La leçon grecque est utile. La dette et par voie de conséquence la question de la monnaie est posée par ce « petit » pays surendetté depuis peu et contraint à emprunter pour rembourser des dettes qui servent à rembourser d’autres dettes à des banques étrangères… Plus les grecs ont de dettes, moins ils ont d’argent ! L’absurdité de ce système apparaît au grand jour au moment où une nouvelle crise financière s’annonce. La peur des tenants du système a été terrible car la crise financière est là, tapie dans l’ombre, dans le monde entier, chacun le sait : elle explique la violence économique et politique qui s’est abattue sur la Grèce.

Qu’on songe à la montagne de dettes irrécouvrables qui s’est installée sur nos têtes, pauvres humains : les 18 300 milliards de dollars de dette de l’Etat fédéral américain obtenus grâce à la planche à billet pour un PIB à 17 416 milliards de dollars sans compter l’astronomique endettement privé (le total privé + public atteint environ 400% du Pib) ; plus de 2000 milliards d’euros de dettes publiques en France par l’emprunt sur les marchés alors que le pays est en déficit structurel depuis des années, une Allemagne elle-même endettée à 74% de son PIB (source Eurostat pour 2014 : 2 166 milliards). Au dernier trimestre de 2014, la dette publique des 28 Etats membres de l’Union Européenne se portait à 86,6 % du PIB. Celle de la zone euro équivaut quant à elle à 92,1 % du PIB ; donc l’Euro n’a pas protégé de la dette… Individuellement, six pays affichent un niveau de dette publique supérieur à 100 % du PIB. Il s’agit de la Grèce (176 % avant les derniers soubresauts), de l’Italie (131,8 %), du Portugal (131,4 %), de l’Irlande (114,8 %), de la Belgique (108,2 %) et de Chypre (104,7 %). Entre 2010 et 2013, le niveau d’endettement public par rapport au PIB a fortement augmenté dans de nombreux pays européens. En Chine,l’endettement total (privé et public) a atteint les 29  000 milliards de dollars au mois de juin 2014, soit 283% de son PIB. Selon Standard & Poors, le système alternatif opaque (shadow banking) d’accès au crédit a connu une croissance d’environ 34% par an en Chine ces dernières années, pour atteindre 4 500 milliards de dollars (contre 75  000 milliards dans le monde entier). Et maintenant la crise boursière et financière touche aussi ce pays. Bref, la dette est partout et elle enrichit les banques, les financiers, les capitalistes : elle creuse les inégalités de toutes natures alors qu’elle ne remplit pas sa mission de soutien à l’économie. Ainsi le monde va de crises en crises.

Le maitre mot de ce qui est proposé aux européens et bientôt à d’autres est l’austérité. Réduire la distribution de richesses pour l’orienter sans fin vers le système financier. Ceci tue la création des richesses par le travail humain. L’idée d’un développement économique créant de la richesse réelle est délaissée pour des profits spéculatifs immédiats. La valeur travail est repoussée et le système capitaliste européen traverse une crise nouvelle. Personne ne maitrise rien. Ce monde économique ainsi structuré est incapable de répondre aux besoins de base de l’humanité. L’Europe a pris le chemin du chômage, de la baisse du niveau de vie, des restrictions de toute nature, lentement mais sûrement. Les services publics sont saccagés, la protection sociale progressivement détruite. Et on nous propose de continuer. Enfin, quand je dis « propose », c’est obligatoire… Toute orientation nouvelle est impensable pour les dirigeants.

La Grèce nous donne ce tableau à voir ; à nous de bien regarder. C’est pourquoi nous commençons notre sommaire par l’interview émouvante du Dr Yannis Baskozos qui est le responsable du ministère grec de la santé. Il dit en quelques mots la réalité de ce que font vivre à la population toutes ces réformes austéritaires. Puis nous donnons aussi le compte-rendu de la délégation de professionnels de santé français qui s’est rendue en Grèce pour évaluer la situation ; plusieurs membres de notre Comité de rédaction étaient associés à cette initiative.

Aujourd’hui, après tant de dramatisation, on peut constater une chose : « Ils n’ont pas eu la peau de Tsipras ». Les choix qui sont imposés à la Grèce sont terribles mais il faut apprécier le rapport de force pour en mesurer les acquis. La lutte continue.

Demain, on peut penser que c’est notre peuple qui sera concerné par cette résistance farouche. C’est notre devoir de travailler cette perspective. Il faudra savoir dire Oxi ! C’est à dire NON. Le moment de la solidarité internationale arrive.